Pierre Boussel, alias Pierre Lambert, est mort hier. Figure historique du mouvement trotskiste en France, il emporte dans sa tombe bien des secrets, notamment l'identité de nombreux dirigeants socialistes qu'il a contribué à former. Emmitouflés dans leur écharpe, à l'abri sous leur chapeau et leurs lunettes noires, ils devraient être quelques uns, ces socialistes à accompagner Pierre Lambert dans sa dernière demeure. Ils se regarderont en coin, mieux, essaieront de ne croiser le regard de personne, car ils se cachent encore les uns des autres, parfois même se cachent-ils encore d'eux mêmes. Lambert mort, c'est pourtant leur jeunesse qu'ils enterrent, leur engagement politique originel, quand dans les années 60 et 70, entre un parti communiste français stalinien et une Sfio chargée des péchés de son histoire coloniale, il n'y avait que le trostkisme vers lequel se tourner quand on était de gauche - "ça nous a apporté une formation théorique, rhétorique, militante incomparable" raconte un ex. Une formation qui a fourni l'élite socialiste. Alors, combien sont-ils au PS à être passés par l'une ou l'autre des voies du trotskisme français ? Des centaines, affirme un ancien lamberto. Oui mais qui précisément, en dehors de ceux qu'on connaît, les Mélenchon, Cambadélis, Weber, Dray, pas lambertiste lui ? Il préfèrerait mourir que de donner ses anciens camarades. Le secret comme impératif absolu, même 40 ans après avoir rompu les ponts, le secret, héritage des persécutions subies. "Même si au fond, reconnait l'un d'eux, aujourd'hui, je ne sais plus très bien pourquoi je continue de me taire." Aujourd'hui le lambertiste le plus célèbre reste évidemment Lionel Jospin. Jospin contraint d'avouer en 2001, sous la pression d'une droite qui tente d'instrumentaliser son secret et celle d'enquêtes journalistiques qui le dévoilent, qu'il a "eu de l'intérêt pour les idées trostkistes dans sa jeunesse". Aveu partiel consenti à l'assemblée nationale en juin 2001. Quand il revient à son banc, le premier ministre croise le regard de Jean-Luc Mélenchon, un de ses ministres, ex lambertiste lui aussi, clin d'oeil esquissé. Ce sera leur seul signe de connivence d'un passé commun. Aveu partiel car finalement, Lionel Jospin n'a jamais dit combien de temps il fut la taupe ou le correspondant des trotskistes chez les réformistes, combien de temps il resta à l'OCI, l'organisation communiste internationaliste de Lambert Quand il prend sa carte du PS en 1971, il l'est encore. Quand il devient premier secrétaire du PS en 81, il l'est toujours. Et ce serait au moment de la cohabitation, 86/88 qu'il aurait définitivement coupé la ligne avec les trostkistes, "les trop tristes" comme les appelait sa première femme. Mais ni Lambert, ni Jospin n'ont jamais rien dévoilé ni de leurs liens, ni de leur durée. "Puisqu'il n'avait jamais été un trotskiste avoué, pourquoi avouerait-il avoir été trotskiste ?" résume joliment Claude Askolovitch, biographe de Jospin. Ce secret et tant d'autres, pesèrent lourd dans le destin des dirigeants socialistes. Pour Jospin, "Mitterrand savait, depuis le début" affirme un proche. Mais d'autres qui savaient aussi, se firent barrer la route pour cette seule raison. Ce secret marqua aussi durablement la ligne politique du PS. C'est Lionel Jospin en 83 qui invente le mot de "parenthèse" pour qualifier la brutale acceptation dès règles économiques et monétaire de l'économie de marché par les socialistes. "Parenthèse", pas tournant ou rupture, comme s'il ne fallait pas abandonner l'espoir de revenir à la révolution. Une parenthèse qui ne s'est pas refermée depuis. Alors dans quelques jours, si le parti des travailleurs de Pierre Lambert les autorise, eux les "sociaux traitres" à rendre hommage aux "Vieux" comme on l'appelait, même surnom que Trotski, ils seront tout de même quelques uns à suivre le cercueil de leur idéal de jeunesse, et à soupirer comme Jean-Luc Mélenchon :"une telle intelligence pour d'aussi pauvres résultats".

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