Le premier ministre, François Fillon, reçoit aujourd'hui les associations qui s'occupent des sans abris, notamment les Don Quichotte, après un week-end mouvementé. "Je suis très contente, ce matin, et je vais vous dire pourquoi. Parce qu'on a découvert la lune. Chaque année, dès que nos bagnoles n'arrivent plus à démarrer ; dès que nos scooters crachouillent 10 fois avant de pétarader ; dès qu'on se recroqueville sous nos couettes, en se serrant très fort contre le radiateur humain qui dort à coté ; dès qu'on enfile nos doudounes - pas trop matelassés sinon ça fait bibendum - pour aller prendre un brunch avec nos copines le dimanche matin après avoir sué toute la nuit sur les dance floor ; dès que ça caille, que ça pèle, que ça gèle, que l'air conditionné saturé ronronne sur nos têtes dans nos open space et qu'on travaille bien au chaud en regardant dehors, à travers les vitres givrés, chaque année dans notre confort relatif, dans notre cocon social, on se dit : tiens, l'hiver est là et en hiver, il fait FROID. Chaque année, aux alentours du 15 décembre, on découvre donc la lune. Et on découvre aussi qu'il y a des gens qui n'ont pas de radiateur humain, pas de scooters, pas de collègues de bureaux, même les plus horripilants, pas de thé, pas de copains, pas de gant... juste un sac de couchage, un litron de rouge, un chien rempli de puce et des yeux pour pleurer. Chaque année on redécouvre la lune, ces salauds de pauvres qui n'ont même plus la décence d'aller planter leur misère humaine ailleurs que sur nos grandes avenues, aux pieds de nos vitrines illuminées de Noël, ou de nos portes cochères, dont le heurtoir est astiqué 3 fois par semaine par la gardienne, obligé d'enjamber, ma pauvre dame ce qu'il reste d'un humain enroulé dans une couverture immonde. Chaque année, la misère se montre de plus en plus à nos yeux qui veulent de moins en moins la voir, apeurés que nous sommes de basculer un jour dans ce tiers monde où les sans abri ne sont pourtant pas nés. Le problème vient de loin. Je me souviens d'une campagne présidentielle, en 2002, où le candidat Jospin avait lancé, sûr de lui, l'ambitieux "zéro SDF". On sait ce qu'il advint. Je me souviens d'une campagne de 2007 ou le candidat Sarkozy avait lancé "un logement pour tous". Je vois ce qu'il advient. Je me souviens des tentes qui ont fleuri l'an dernier sur le canal Saint-Martin. Je me souviens qu'elles ont tenté de repousser, samedi, sur les quais de Seine. Tout cela a fini à la baille avec les risques de pollution encourus pour tout corps plongé plus de 2 minutes, dans cette eau aussi trouble que les promesses des gouvernements qui se sont succédés pour éradiquer la misère. Dejà, le 9 Juillet 1849, Victor Hugo lance à la tribune de l'assemblée : "Faites maintenant des lois contre la misère. Je dis que la société doit dépenser toute sa force, toute son intelligence pour que de telles choses ne soient plus." Déjà, le 1er février 1954, une femme meurt de froid dans Paris et l'abbé Pierre lance son fameux appel à la radio. A chaque fois, l'insurrection de la bonté contre l'indifférence d'une société nantie, repue, consommatrice, une société, vous, moi, qui a toujours beaucoup de mal à regarder ses pauvres, comme elle refuse de voir ses vieux ou ses malades mentaux. Samedi dernier, pendant que certains comptaient fleurette à Disneyland, la police chargeait les SDF à notre dame. Hugo n'aurait pas manqué de faire le parallèle, dans un manichéisme parfaitement assumé, entre la tente bédouine installée dans les jardins de Marigny pour un ami si cher à la France et les tentes qui n'ont jamais pu fleurir sur l'ile de la Cité. Une chronique de Françoise Degois .

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