Le gouffre d’incompréhension entre journalistes et Gilets Jaunes...

Il y a l’incompréhension légitime de la grande majorité de manifestants pacifiques devant la sur représentation médiatique de leur violence et sans doute la sous-représentation de la violence qu’ils subissent, du fait d’une doctrine du maintien de l’ordre (le no-contact) dépassée et qui –c’est maintenant flagrant- génère des bavures à répétitions et de terribles blessures. Et puis il y a la question de l’ampleur du mouvement. Tout le monde est d’accord pour considérer que la force des Gilets jaunes, c’est le large soutien manifesté par les Français. On peut d’ailleurs se demander si c’est vraiment 50% des Français qui les soutiennent ou si ce n’est pas plutôt 50% de chacun des Français, tant ce mouvement charrie le meilleur et le détestable. Mais là où nous ne sommes plus d’accord, journalistes et Gilets Jaunes, c’est sur le chiffrage. Sur leurs comptes Facebook, les leaders Gilets Jaunes évoquent des centaines de milliers, voire des millions de personnes. La police parle, pour samedi dernier, de 80.000 participants. Ce qui est peu pour un mouvement social national. Le ministère de l’Intérieur, depuis le début des années 2000, ne ment plus sur les chiffres... Ce serait vain et compliqué et même politiquement dangereux, dans un monde ouvert et connecté. Le problème c'est que la presse ne peut pas mettre en place le comptage indépendant pour le vérifier, comme pour les manifestations de l’année dernière !

Pourquoi ?

Parce que c’est impossible. Nous ne pouvons compter sérieusement –c’est la limite de ce système- que des flux organisés. Mais il n’y a pas des millions ni même des centaines de milliers de gilets jaunes... Seulement ceux-ci peuvent croire sincèrement le contraire. Un individu dans une foule est le dernier à pouvoir évaluer cette foule et pourtant (puisqu’il est là) il se sent à même d’en juger mieux que quiconque. Exemple concret : Imaginez 10.000 personnes sur la place d’une grande ville un samedi. 5.000 le samedi suivant. Un manifestant des 2 samedis pensera, à coup sûr, qu’ils étaient autant les 2 jours. Le 1er samedi, ses voisins de manif sont à 50 centimètres de lui, le 2nd ils sont à 70 centimètres ! C’est imperceptible d’une semaine à l’autre sans une vue d’ensemble et d’en haut. Cette incapacité à juger le global à partir du particulier vécu est le propre de ce mouvement, démultiplié par l’éparpillement sur le territoire. Ce phénomène est dû au fait que chacun est devenu, avec son portable et les réseaux sociaux, un témoin, médiateur potentiel de sa part de vérité prise comme un échantillon étalon de la vérité toute entière. Si l’on extrapole, la défiance envers les partis et les syndicats est du même acabit. Partis et syndicats, en charge de l’intérêt individuel, le sont aussi du collectif. Ils globalisent, ils ont une vue et des solutions d’ensemble. Bref, une idéologie ! Tout ce que refusent les Gilets jaunes ! Ce n’est pas pour rien s’ils n’arrivent pas à se désigner de représentants. S’il est convenu de dire avec Protagoras que  ‘l’homme est la mesure de toutes choses’ et que ‘sur toutes choses il est toujours possible de formuler deux discours’, la somme des perceptions particulières ne fait pas une vision globale juste ! Ce mouvement, aussi solidaire soit-il, n’arrive pas (c’est son impasse) à passer du particulier au collectif… Il n’aura donc pas de débouché politique propre.

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