L'Appel du 18 juin, c’est l’appel par excellence, cet exercice incertain qui peut changer l’histoire ou se perdre dans le vide et l’indifférence. L’appel c’est le paroxysme de la politique : techniquement ce n’est qu’un discours mais en réalité c’est aussi un acte des plus concrets, puisque par lui-même il peut changer le cours des choses et même le destin d’un pays, bouleverser des vies. C’est un discours mais c’est infiniment plus que ça. Les autres discours, les plus beaux, les plus déterminants, les discours dits « fondateurs », les discours de Schœlcher contre l’esclavage, d’Hugo ou Badinter contre la peine de mort, le « J’accuse » de Zola, les discours de Clémenceau sur la laïcité ou la guerre, le discours de Pétain le 17 juin 40, les discours de De Gaulle à Londres au Albert Hall, le « je vous ai compris » de 58, même le « c’est un vieux pays qui vous parle... » de Dominique de Villepin en 2003 à l’ONU, et puisque nous sommes à Londres, le fameux « Je n'ai rien à vous promettre que du sang, de la peine, de la sueur et des larmes» de Winston Churchill… Ce sont des discours historiques. Ils font prendre conscience et sont comme la bande son de notre Histoire. Mais ils sont à sens unique. C’est un homme qui parle ou écrit. Qui s’adresse au peuple pour affirmer, mais aussi dramatiques soient-ils, ils n’impliquent pas une réponse directe et individuelle. L’appel du général de Gaulle est un moment de vérité. Ce n’est pas tant un appel à la France qu’un appel à chaque Français. En le lisant chaque individu devait se prononcer en son fort intérieur : « Je refuse cet appel, je ne reconnais pas le droit à ce personnage de parler au nom de la France, j’ai peur... Ou tout simplement, il a raison, j’y vais ». L'Appel est un dialogue en fait !L'appel suppose une réponse. L’absence de réponse est d’ailleurs une forme de réponse. C’est pour ça qu’il nous marque à ce point. Une autorité autoproclamée appelle depuis l’étranger à transgresser la loi édictée la veille (le 17 juin par le Maréchal Pétain). Si l’on y réfléchit, cette somme de transgression en un appel quasiment inaudible est la mère de tous les actes politiques. Parce qu’elle implique chacun de ceux qui reçoivent ce discours en projetant le débat aux cimes de la politique : un mélange de réflexion sur le droit et la morale, sur ce qui est juste, légal, digne ou pas, résistance ou collaboration. Il faut se décider, trancher une question qui changera sa vie et celle du pays. Pauvre de nous ou bienheureux sans doute, sommes-nous, à n’avoir eu à choisir qu’entre "Maastricht" ou "pas Maastricht", à dire oui ou non au référendum de 2005, à choisir Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy en 2007! C’est là que l’on mesure nos misérables vies de citoyen d’une époque si peu épique. Il ne faut pas s’en plaindre, ça serait même assez indécent de s’en plaindre : ça s’appelle la paix ! Mais du coup peut-on vraiment savoir ce que l’on vaut ? Peut-on vraiment savoir comment, chacun d’entre nous aurait répondu à l’Appel du Général de Gaulle? Comme pour beaucoup de Français d’après guerre, cette incertitude m’obsède...

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