Dans votre édito ce matin : petit coup de gueule contre les classements des meilleurs lycées.Oui petit coup de gueule contre ces listes qui fleurissent en ce moment dans les journaux. Ces classements de lycées et plus généralement cette manie, depuis plusieurs années, de tout classer, d’établir des hiérarchies, notamment pour les services publics : les meilleures écoles, les meilleurs hôpitaux, un peu comme on remet tous les ans le prix du meilleur boulanger ! Alors, qu’un jury de gourmets vote pour la meilleure baguette, c’est stimulant, ça récompense un travail, un talent et ça fait marcher le commerce… mais alors comparer les lycées, en faire un classement et le publier, c’est à la fois injuste et facteur d’accroissement des inégalités. Injuste parce que ça ne veut rien dire. Bien sûr, il y a tout un tas de critères. Les plus objectifs sont aussi les plus absurdes, comme les taux de réussite au bac. On comprend bien que c’est tout à fait illusoire parce que les lycées, nombreux, qui atteignent 100% de réussite ou qui s’en approchent, soit font une sélection à l’entrée en seconde, soit se trouvent dans des quartiers aisés de grandes avec des lycéens qui ont tous accès, par leur environnement, à la culture, à la littérature, au savoir. Certains lycées, c’est vrai, connaissent de forts taux de réussite grâce à la personnalité du proviseur et de l’équipe pédagogique, particulièrement dynamique ! Mais ça, ce n’est pas quantifiable. Comment comparer un lycée en montagne, dans un cadre idyllique avec une vingtaine d’élèves par classe, de multiples activités sportives, une grande qualité de vie et un lycée de cité difficile, en périphérie urbaine où le chômage atteint 40%? Alors bien sûr, pour contrebalancer la bêtise des critères objectifs, le ministère de l’Éducation propose d’appliquer des paramètres atténuateurs. Par exemple, il faut prendre en compte la « sélectivité ». Si des lycées sélectionnent en seconde, première et terminale, leur taux de réussite au bac sera, bien évidemment, moins significatif. On peut trouver aussi des critères qui mesurent la capacité d’un lycée à faire progresser ses élèves, ce qui peut faire évoluer le classement intelligemment. Les rédactions des journaux qui choisissent de publier des classements articulent comme ils l’entendent les données brutes fournies par le ministère et les critères pondérateurs que je viens de vous décrire. Où est le problème ?Le problème n’est pas tellement la façon dont sont établis les classements. On l’a vu, les critères primaires sont pondérés, ça se tient, c’est subjectif mais c’est certainement bien fait… Le problème, c’est simplement qu’il y ait classement. On pourrait se dire que c’est un élément de transparence, un élément d’information utile pour les usagers de ces services publics, mais en réalité, cette habitude renforce les écarts. Parce que ce qui est exposé comme étant des différences de performance, un classement qualitatif, n’est rien d’autre qu’un tableau de l’inégalité de nos territoires et de notre société.. Ce tableau n’est pas dressé pour revendiquer plus de moyens pour les lycées à faible taux de réussite, ni pour demander aux villes ou quartiers abritant les lycées champions d’augmenter le pourcentage de logements sociaux… Non, ce classement est destiné aux lecteurs qui s’en servent bien entendu pour décider où ils vont inscrire leurs enfants. Les lecteurs, qui sont aussi des usagers de services publics deviennent des clients à qui on donne les clefs pour choisir le meilleurs produits éducatifs. Ces classements sont donc un instrument qui accompagne le dézonage de fait, la fin de la carte scolaire par la débrouille des citoyens les plus informés qui sont aussi les plus aisés. C’est la mixité sociale qui souffre de cet excès de classement. Une pente qui valide le constat désespérant que formule Albert Jacquard, selon lequel « par mille créneaux, notre société nous amène à croire que le moteur de la vie, c’est forcément la compétition ».

L'équipe

Suivre l'émission
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.