Qui pour remplacer Alain Juppé à la place de numéro 2 du gouvernement? C'est la question épineuse à laquelle tente de répondre depuis hier le président Nicolas Sarkozy. Il faut dire qu'Alain Juppé n'est pas n'importe qui. Alain Juppé c'est le moderne Sysiphe de la politique, à pousser toujours son rocher, à le voir indéfiniment dévaler la pente, à remonter encore sur sa montagne, et à en vouloir très fort à la montagne, d'être si haute. Combien de fois déjà, Alain Juppé a-t-il chuté ? Quel drôle de destin décidément que celui de cet homme, qui porte comme une croix un compliment de Chirac à son endroit, "le meilleur d'entre nous" avait-il dit. Véritable épitaphe en réalité, qui sert régulièrement à illustrer avec une cruelle ironie, le hiatus entre ce qu'il est, et son impuissance à le faire partager aux autres. Depuis 95, Alain Juppé ne cesse de chuter, et de rechuter, en croyant toujours que ce sont les autres qui lui tendent des pièges. Quelques semaines après son arrivée à Matignon, il est la première victime, mais victime est-il le mot juste, d'une certaine moralisation de la vie publique. Il doit quitter son appartement de la ville de Paris, sous payé par rapport au prix du marché. Droit dans ses bottes, il ne comprend pas pourquoi on s'acharne contre lui, il le paie non cet appart ? Quelques mois plus tard, les Français sont dans la rue pour refuser sa remise en cause des régimes spéciaux de retraite. Le juppéthon s'organise pour atteindre le million de manifestants. Il persiste, sa réforme est la bonne, d'ailleurs sa majorité l'a même applaudi debout à l'assemblée. Il persiste jusqu'à l'épuisement, jusqu'à plomber le président, qui pour le sauver, dissout. Victime encore, mais est ce le mot juste, Alain Juppé laisse Matignon à la gauche et le RPR à Philippe Séguin. Tentation de Venise, et puis retour en 2002 pour façonner à sa main le parti unique de la droite voulu par Chirac. Epreuve des juges, 10 ans d'inéligibilité en première instance dans l'affaire des emplois fictifs de la ville de Paris. Victime du système Chirac dit-on alors, mais victime est-il le mot juste, la peine est ramenée à un an. Exil québécois, retour triomphal à Bordeaux, ralliement à Sarkozy, récompense, un poste de numéro 2 au gouvernement. Campagne législative. Et une chute encore 49,1% des voix dimanche soir avec une démission à la clef. Victime encore d'une vague bleue moins puissante que prévu. Ou victime de lui-même ? Car en le voyant hier s'emporter contre les journalistes, "si je pouvais crever vous seriez contents" leur a-t-il lancé, on se disait que oui, Alain Juppé était surtout victime de lui même. "Homme d'état, homme d'exception" disent ses amis, homme à l'intelligence implacable, indéniablement quand on l'approche, Alain Juppé a aussi l'arrogance de ses qualités. Pourquoi par exemple avoir voulu absolument être candidat à Bordeaux, quand il avait déjà tout, et surtout ce défi à relever, faire de l'écologie une nouvelle norme de la politique, si ce n'est par assurance en soi et arrogance. Dimanche, Alain Juppé a peut être payé cher le prix de ce péché d'orgueil, mais ce n'est pas la faute des journalistes. Il a éprouvé comme d'autres avant lui, une vérité essentielle en démocratie, les électeurs ont toujours raison. On n'est jamais victime du suffrage universel. Toujours responsable. A le comprendre, Alain Juppé allègerait le poids de son rocher à pousser.

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