Vous revenez sur la violence qui émaille les manifestations. Elles viennent aussi, dites-vous, d’une perte de contrôle des syndicats, et principalement de la CGT, sur les mouvements sociaux.

Oui, au-delà de la faillite de la réflexion sur la gestion des tensions dans les manifs ces dernières années, d’une politique sécuritaire trop à l’écoute des seuls syndicats de police, il y a, dans le développement de la violence actuelle, une raison politique qui tient à la prise de distance de la CGT vis-à-vis du PC. C’est en 1995 que Louis Viannet, le patron de la CGT d’alors, désarrime le syndicat du parti pour ne pas sombrer avec lui. Pendant quelques années, ça marche. Mais cette autonomisation, à la longue, a complètement déstructuré la CGT. On a assisté au lent délitement du cadre politique de la centrale. Un cadre, autrefois, qui donnait du sens aux débats internes. L’école du parti, la formation des futurs dirigeants à l’histoire et à la théorie, n’existe plus. On se rend compte maintenant que le carcan un peu stalinien, rigide, de la CGT avait un effet sur l’ordre public. Aujourd’hui, les syndicalistes ont du mal se détacher du quotidien, de l’immédiat, à mesure que le contenu politique de leurs revendications se vide. Du coup, ils sont emportés par une sorte de dérive populiste de gauche qui ne les distingue plus vraiment de ceux qu’ils appelaient autrefois avec mépris les «gauchistes». L’affaire de l’affiche anti-flic de la CGT en est l’illustration. Dans les années 70, ce n’était pas la CGT qui scandait CRS-SS ! La teneur des discours d’aujourd’hui, purement protestataires, lors du dernier congrès, a bien montré la pénétration « gauchiste » dans le syndicat, sans que soit théorisée –pour autant- une idéologie de rechange, une vision alternative de l’avenir. Dans les années 70 et 80, les autonomes (comme on disait alors) avaient plus peur du SO de la CGT que des CRS. Les casseurs ne s’aventuraient pas aux abords des cortèges sans risquer une bonne rouste.

Et donc la CGT a perdu la main sur ce qui se passait autour et même dans ses cortèges…

Oui, c’est venu progressivement. Encore en 86 lors d’une manifestation d’étudiants avec la CGT, le S.O du syndicats avait carrément chargé de concert avec la police contre des casseurs… et puis dans les années 90, les cortèges syndicaux, plus catégoriels, moins politiques, sont devenus plus festifs, familiaux, avec ballons et musique, « bonne enfant » comme dit le poncif du commentaire de manif. Les SO étaient alors devenus de gentils accompagnateurs des cortèges. Fini l’encadrement viril. Et puis ces dernières années, les casseurs sont revenus mais ont changé de nature. Fini l’affrontement classique entre étudiants gauchos-trotskistes et ouvriers gros bras néostaliniens. Finie aussi l’organisation de la manif entre la CGT et la préfecture, dans une tradition du rapport respectueux des forces entre les communistes et le pouvoir. Aujourd’hui, des groupes très violents, inspirés par une vague « idéologie » de l’insurrection immédiate plus que de la révolution théorique, et une CGT sans plus de colonne vertébrale politique, font voler en éclats tout le bel ordonnancement du conflit régulé d’antan.

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