Thomas Legrand revient sur la polémique crée par Antoine Griezmann, qui a posté une photo de lui déguisé en noir. Un cas d'école sur ce que nos débats, à l'heure des réseaux sociaux, peuvent produire de plus affligeants.

C’est un cas d’école de ce que nos débats, à l’heure des réseaux sociaux, peuvent produire de plus affligeant... Lorsqu’on en prend connaissance, on lève les yeux au ciel «Quelle fatigue». Je suis sûr qu’à 7H29, quand j’ai annoncé mon sujet, beaucoup d’auditeurs ont fait un «pffff» de lassitude. J’ai d’ailleurs hésité à vous infliger 3 minutes sur la question. Rassurez-vous, ça fait déjà 20 secondes! C’est en fait l’existence même de ce genre de controverse qu’il faut questionner… A part une poignée de twittos, et l’association le CRAN, quasiment personne ne pense qu’Antoine Griezmann est raciste, ni même maladroit. Si vous vous déguisez en basketteur américain ou en Barak Obama, vous vous grimez de noir, voilà tout. Il y a bien sûr le blackface, qui consistait, au XIXème et jusque dans les années 60, aux Etats-Unis, à se déguiser en noir, rigolard et pataud, pour un spectacle raciste. C’était comparable au cinéma de propagande des années 30 en Allemagne, où l’on se déguisait en juif stéréotypé. Pourquoi (alors que l’on n’est évidemment pas dans ce cas-là) une telle polémique éclate via quelques dizaines de twittos? Si le footballeur a retiré son tweet et formulé des excuses, c’est d’avoir été impressionné par une pression artificielle, largement exagérée, enflée par les indignations que la polémique elle-même avait suscitées ! Ils n’étaient pas nombreux à s’en prendre directement à Griezmann mais ils étaient outranciers et violents, victimaires pavloviens. Et la force de ce petit nombre s’est trouvée dans l’immense exaspération qu’il a produite ! L’art de la polémique, c’est du judo : on gagne avec la force de l’autre. Une 2ème vague de réactions est alors apparue sur les réseaux sociaux et dans la presse : des explications et rappels historiques sur ce que fut le blackface. Le blackface reste offensant parce qu’il fait écho à un racisme néo-colonial pas si ancien. Rappel utile mais ici problématique parce que hors-sujet. Ceux qui prennent le déguisement de Griezmann pour un blackface sont-ils anachroniques, manipulateurs ou est-ce le signe d’un malaise persistant qu’il faut mettre au jour pour combattre ce qui reste de racisme ? Voilà peut-être la seule question, qu’à tout prendre, et puisqu’elle est là, cette polémique peut nous soumettre utilement.

Et puis il y a cette réaction classique : «On ne pourrait plus s’amuser, ni se moquer de rien comme avant"

Oui et c’est là que les contempteurs du soi-disant politiquement correct s’en donnent à cœur-joie. En réalité, on peut encore en France rire de tout, faire rire comme Desproges et Coluche, contrairement à ce que prétendent ceux qui n’ont pas assez de courage ou de talent pour utiliser cette liberté, ou alors ceux qui riaient au 1er degré des vannes antiracistes de Desproges et Coluche. On fait comme si une sorte de police de la pensée (en fait quelques dizaines de twittos inconnus) avait sévi ! Les réseaux sociaux sur dimensionnent toutes les indignations, même les plus minoritaires, au profit inespéré de ceux qui exploitent les filons victimaires, et  de ceux aussi –dans ce cas précis- qui semblent regretter le bon vieux temps du Jump Jim Crow aux Etats-Unis ou du « y a bon » des pubs Banania. L’époque est rude pour la nuance.

Légende du visuel principal:
La polémique Griezmann là où il ne devrait pas y en avoir © AFP / BENJAMIN CREMEL / DPPI
L'équipe
Suivre l'émission
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.