Le budget est en discussion à l'Assemblée. Et malgré la crise, les objectifs de la loi de finance 2009 restent officiellement les mêmes. Officiellement, alors que chacun sait que la situation a radicalement changé. Tout va être dans la présentation. Puisque l'avenir (même à court terme) est pavé des plus grandes incertitudes et comme le péché mortel pour tout gouvernant serait d'avouer qu'il est en plein brouillard, il faut afficher... des certitudes. Il lui faut savoir parer de cohérence un discours forcément contradictoire - ça s'apprend. Eric Woerth, le ministre du budget, nous en a produit un exemple simple et ciselé à merveille hier : « s'il faut soutenir tel ou tel secteur qui en fait la demande, nous le ferons, tout en restant très ferme sur la maîtrise des dépenses ». Donc on dépensera de l'argent sans creuser le déficit ni s'endetter, c'est magique. Par cette phrase, le ministre du budget dit qu'il fera, si besoin, une politique de relance ciblée. Mais il n'utilise pas le mot « relance » qui fait penser à Keynes et donc au déficit. Par exemple, pour sauver les banques en difficulté, il y aura donc 10 milliards tout de suite : on ne dit pas qu'on les subventionne, ça ferait trop théâtre public, on ne dit pas qu'on les renfloue, ça ferait assez fond perdu. Non, on « injecte des liquidités dans le système bancaire ». « Injecter des liquidités dans le système bancaire », tout de suite ça fait moins mal, c'est presque médical, c'est fluide, ça coule tout seul, même si ça creuse la dette d'autant ! Il y a un autre terme qui implique relance keynésienne, dépense publique, et qui est fréquemment utilisé de façon très positive c'est « plan Marshall ». Le candidat Sarkozy, souvenez-vous, avait promis un plan Marshall des banlieues. Visiblement, celui-ci est victime de la crise. Il ne bénéficiera pas de l'argument imparable selon lequel c'est justement parce que c'est la crise qu'il faut accélérer les réformes. C'est l'argument très sélectif utilisé par exemple quand on demande au gouvernement si c'est bien le moment de légiférer sur le travail du dimanche. Le discours de crise se doit d'être comme ces vestes réversibles qui permettent de s'adapter à toutes les situations. Il y a aussi toujours un débat sur le mot « rigueur ». Est-ce un budget de rigueur ? Rigueur c'est aussi une bizarrerie : rigueur, qui en soit est plutôt un mot positif. On ose espérer que le budget est fait avec rigueur mais il ne doit pas être un budget de rigueur ! La rigueur est au discours budgétaire ce que le cancer généralisé est au discours médical et tout ça, c'est la faute de Pierre Mauroy, ancien Premier ministre socialiste ! Oui, parce qu'en 1983, quand les indicateurs économiques étaient au rouge, il a fallu négocier ce que l'on a appelé à l'époque le « tournant de la rigueur ». Contrairement à ce que l'on croit, la rigueur était alors un mot valorisant. Il avait été choisi pour ne pas dire « austérité ». La gauche avait, quelques années plus tôt, fustigé la politique de Raymond Barre en la taxant de politique « d'austérité ». Refaire à peu près la même pour sauver les finances de la France obligeait à la nommer autrement. On l'appela donc « rigueur ». Mais comme cette politique a quand même laissé un mauvais souvenir, si un jour le gouvernement veut réduire drastiquement les dépenses, il faudra qu'il lui trouve un autre nom. Tout est dans l'art de faire passer la pilule. Eric Woerth nous promet qu'il va réduire le train de vie de l'Etat - ça ne veut pas dire remplacer les 807 par des 307 dans les ministères, ça veut dire réduire de 35.000 le nombre de fonctionnaires. L'horrible chose financière et budgétaire est tapissée d'enjoliveurs qui cachent la réalité. Mais ce n'est pas un phénomène nouveau puisque Jacques Prévert disait déjà : « le ministère des finances devrait s'appeler le ministère de la misère puisque le ministère de la guerre ne s'appelle pas le ministère de la paix ! »

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