Fait inédit sous la Vème république : un ex président poursuivi par la justice. Jacques Chirac a été mis en examen hier. Grandeur et décadence d'un éminent personnage, fin de règle crépusculaire. A l'annonce de cette mise en examen, on imagine déjà un ex président à la barre, dans un procès, du jamais vu, mais c'est une autre image qui surgit. Le 16 mai dernier, passation de pouvoir à l'Elysée. Sur le tapis rouge, Jacques Chirac serre la main de Nicolas Sarkozy. Sourire figé, il s'engouffre dans sa voiture, ne laisse dépasser que sa main droite qui mécaniquement continue de saluer. La Citroën présidentielle remonte la cour et quitte le palais présidentiel. Pas en regard en arrière et pour cause. Derrière, c'est un château de cartes qui s'écroule, une forteresse de sable qui s'effondre. L'homme a vécu là pendant 12 ans, protégé par des murs qu'il s'est acharné à constuire ou à défendre. Des armées de conseillers juridiques et politiques ont exploité tous les filons, toutes les ficelles, toutes les arguties constitutionnelles pour le mettre à l'abri de la curiosité des juges. Des fidèles parmi les fidèles - cornaqués par sa propre fille Claude et Dominique de Villepin - ont, au fil des ans, tenu les journalistes importuns à l'écart, et inventé des mots, de "pschitt" à l'abracadabrantesque rimbaldien, censés clôre les enquêtes en cours. Mais voilà, en quittant l'Elysée en mai dernier, Jacques Chirac savait mieux que nul autre que ces protections, ces murs d'enceinte surmontés de vigies attentives, tomberaient d'un coup, une fois redevenu un homme ordinaire. Depuis hier donc, le palais royal n'est que sable étal, et le roi est nu, seul face à la justice. Avec ce terrible chef d'inculpation "détournement de fonds publics", "attention, ça n'a rien à voir avec enrichissement personnel" insiste son entourage. C'est vrai, mais "détournement de fonds publics", pour le profane, tout de suite, ça sent plus "grand banditisme, pègre marseillaise et famille Corléone", que ça ne sonne "respectabilité" d'un ex premier personnage de l'Etat. Alors hier, les derniers amis de Jacques Chirac ont tenté de prendre sa défense, sur le thème de l'acharnement judiciaire, du règlement de compte politique, voire de l'inquisition. "Est-ce bien raisonnable de revenir 20, 30 ans en arrière ?", s'est demandé son vieux complice Pierre Mazeaud, même les plus ardents pourfendeurs de Jacques Chirac, Arnaud Montebourg en tête, ont regretté que tout ceci n'arrive un peu tard. Sans doute l'opinion publique elle aussi, compassionnelle, peut-être un peu blasée et peu revancharde, se demandera s'il est bien utile de poursuivre ce vieil homme qui fêtera la semaine prochaine ses 75 ans. Mais c'est oublier un peu vite que c'est parce que Jacques Chirac a si longtemps été protégé par son statut qu'il ne répond que maintenant de ses actes passés. Et puis l'âge n'est pas un argument juridique recevable, sinon, pouquoi ne pas inscrire dans la loi, qu'à partir de 60, 70, 80 ans ? Un citoyen devient intouchable et donc irresponsable pénalement ! En attendant que la justice passe, Jacques Chirac est face à un nouveau dilemme moral. Doit-il continuer de siéger au conseil constitutionnel ? Roland Dumas, ex président du conseil, avait dû, sous la pression, se résoudre à quitter ses fonctions. Mais aucune disposition légale n'oblige à démissionner. Dans la tribune donnée au journal "Le Monde" pour sa défense, Jacques Chirac avance comme ultime argument pour justifier les emplois litigieux qu'on lui reproche à la mairie de Paris, le suffrage universel. "J'ai agi au service de mes concitoyens", écrit-il en susbtance, "et ceux-ci l'ont bien compris puisqu'ils m'ont réélu". Le suffrage universel comme nettoyeur anti-tâche, passe-droit à tout. Jacques Chirac s'est voulu pendant 12 ans à l'abri de la justice dans sa forteresse élyséenne. Il lui en faudra certainement beaucoup pour accepter de quitter le modeste refuge qu'est devenu le palais de la rue Montpensier, même s'il n'est désormais plus protégé par l'onction suprême du suffrage universel.

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