C’est aujourd’hui que la lettre de Guy Moquet doit être lue dans les établissements scolaires… Alors bonne ou mauvaise idée, Thomas ?Si on prend comme critère la pertinence politique c’est une mauvaise idée puisque personne ou presque n’en veut, ni les enseignants, ni les associations d’anciens résistants et surtout pas les historiens. Alors pourquoi personne n’en veut ? Les enseignants d’abord. Il ne faut pas nier le présupposé négatif contre une initiative symbolique proposée par Nicolas Sarkozy à une corporation qui ne le porte pas dans son cœur. Mais il y a des raisons plus honorables. Au fond que cherche-t-on à faire en lisant cette lettre ? Un cours d’histoire ? Un moment d’émotion ? Un moment d’union nationale ? Veut-on déclencher une prise de conscience ? Faire réfléchir ? Sans doute un peu de tout ça mais alors, enseignants, anciens résistants et historiens répondent en cœur que c’est complètement raté parce que Guy Moquet n’est pas le bon exemple. Guy Moquet était un militant communiste, il s’est fait arrêter alors que le pacte germano-soviétique était encore en vigueur et que le PC n’était pas encore en résistance. Le jeune homme distribuait des tracts et il a été fusillé, non pas comme résistant (qu’il n’était pas au sens historique du terme) mais en tant qu’otage. Sur quoi fait-on débattre les lycéens après la lecture d’une telle lettre ? Si c’est sur l’engagement il aurait mieux fallu prendre Gabriel Péri, parlementaire communiste engagé en résistance avant la rupture du pacte germano-soviétique. Sur l’union nationale ? Alors il fallait prendre Pierre Brossolette, un socialiste ou Honoré d’Estienne d’Orves, de droite, qui ont rejoint Londres et appelé à l’unité de toutes les forces politique du pays. Si en revanche on veut émouvoir par la lecture d’une lettre bouleversante et digne, d’un jeune homme de 17 ans qui va mourir, alors oui, la lettre de Guy Moquet est bien choisie mais alors il vaut mieux en faire un film, un livre… d’ailleurs c’est fait. Pourquoi demander au corps enseignant d’actionner le registre de l’émotion plus que de la réflexion historique, le pathos plus que la réflexion sur l’engagement. La lecture de cette lettre pose aussi la question de la mémoire officielle…Oui, et la question du fameux roman national. Comment doit-il s’écrire ?…faut-il l’écrire d’ailleurs ? Beaucoup d’intellectuels et d’historiens travaillent sur ces questions mais quasiment tous estiment que ce n’est pas à l’Etat d’imposer les symboles mémoriels. Ça ne se passe plus comme cela. Après la guerre on comprend bien que le général de Gaulle ait créé le mythe « résistancialiste » avec les gaullistes et les communistes, les grandes figures et les partis de 75.000 fusillés. Les historiens, les anciens résistants comme le couple Aubrac, plus récemment la somme publiée par Pierre Cordier, le secrétaire de Jean Moulin ont, ensuite apporté une vision plus réaliste de l’histoire de la résistance avec ses moments épiques, ses interrogations éthiques, ces combats internes, sa complexité. L’idée généralement avancée aujourd’hui par les pédagogues c’est de faire réfléchir les collégiens et les lycéens à partir de tous ces travaux et tous ces témoignages. La lettre de Guy Moquet, peut faire partie des documents à étudier, c’est à l’enseignant d’en décider. D’ailleurs chaque année l’éducation nationale organise le concours national de la résistance sous forme de dissertation et 50.000 lycéens planchent et réfléchissent sur la question. Alors sans doute Nicolas Sarkozy, comme de nombreux français a été bouleversé en lisant la lettre de Guy Moquet, comme on peut être bouleversé en écoutant ce qui est -parait-il- la chanson préférée du président, le partisan de Léonard Cohen, mais croire que l’on peut encore fabriquer du ciment national à coup de symbole mémoriel imposé d’en haut c’est au mieux, naïf et anachronique au pire une tentative d’instrumentalisation politique.

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