Ce soir Marine Le Pen est sur France 2. Le FN est devenu le parti central de la vie politique française.

Oui, finalement Marine Le Pen aura réussi à éliminer son père, ce poison. Une exfiltration brutale mais qui permet des déverrouillages idéologiques en chaine. Le FN reste toujours ce parti extrémiste, d’abord protestataire et réceptacle des mécontentements. Il est d’une efficacité folle parce qu’il est a-responsable. C’est à dire sans responsabilité et sans bilan à se voir opposer. Encore vierge, il peut dire ce qu’il veut avec un aplomb très difficile à contrer. Il n’est pas obligé d’user de la pensée complexe, c’est à dire de la pensée confrontée à la complexité des faits, une pensée qui produit forcément un discours moins audible par les oreilles exaspérées des français après 40 ans de crise. Marine Le Pen s’installera donc ce soir dans le fauteuil de Des Paroles et Des Actes avec un avantage sur tous ses opposants ou ses interrogateurs. François Lenglet, par exemple, n’aura aucune courbe explicite à lui opposer. Elle n’en est responsable d’aucune.

Mais Marine Le Pen est aussi au centre du débat intellectuel.

Oui, on entend nombre d’intellectuels s’indigner du reproche qui leur est fait de faire le jeu du FN. Le grand truc en ce moment c’est de dire « on ne peut plus débattre de rien sans se faire traiter de suppôts du FN ». Et là, il faut accuser une illusion d’optique dont nombres d’observateurs de la vie intellectuelle et politique sont victime. On dit donc que des intellectuels se rapprochent du FN. C’est parfois vrai (au mois sémantiquement et thématiquement). Mais ce qui se voit moins c’est que le FN s’est, lui, rapproché de la tendance, très en vogue dans le monde universitaire : celle de la République intransigeante. Il y a un fort besoin, largement partagé, de retours aux valeurs de la République, à un certain ordre laïque et un brin autoritaire, à une république jacobine et unificatrice. Le FN sait s’immiscer dans cette nostalgie. M.Le Pen a fait passer l’entreprise politique paternelle d’une droite légitimiste, néo-pétainiste et catholique à une droite qui se veut républicaine et autoritaire. Elle arrive à construire un pont entre le nationalisme vieille-France, hérité de son père et le souverainisme chevènementiste. Deux nostalgies historiquement antagonistes qui, étrangement, là, se retrouvent. Un haut responsable du FN dit d’ailleurs « l’islam, en lui-même, n’est pas plus compatible ou incompatible avec la République que les autres religions…la seule chose qui compte c’est le respect des lois de la République. Les autres religions s’y sont soumises, à l’islam de s’y soumettre » Ce propos, tous les républicains peuvent les signer. Ce n’est donc pas tant les intellectuels républicains réacs à la mode qui se rapprochent du FN que l’inverse. Parler de la « front-nationalisation » de ces intellectuels n’est techniquement pas faut, mais pointer la républicanisation symbolique (au moins) du FN est encore plus vrai. Ce double mouvement renforce incroyablement le FN. Ça s’appelle de la triangulation. Le FN est parfaitement satisfait : il a réussi à maquiller sa pensée simple en pensée complexe via tant d’intellectuels de renom. Tous les ingrédients de la centralité du FN dans le débat public sont réunis.

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