Retour sur un absurdité. Dans une vie d’éditorialiste, on en commente des bêtises ! Souvent on évite parce qu’elles sont dites plus pour être commentées qu’appliquées. Les propos de Marine Le Pen, dimanche, auraient pu en faire partie.

Marine Le Pen, leader du RN
Marine Le Pen, leader du RN © AFP / Samuel Boivin / NurPhoto

Mais comme le discours du RN devient un étalon du débat public, il faut s’y pencher. Marine Le Pen a donc affirmé : 

Je souhaite que le voile soit interdit dans l'intégralité de l'espace public

Ça veut dire dans les rues, sur les places, en ville comme à la campagne, bref dehors. Partout ! 

Quelle justification pour interdire le voile dans l'espace public ?

Une application rigoureuse de la laïcité. En fait c’est un détournement puisque la laïcité n’est pas la neutralité des citoyens, juste celle des agents publics dans l’exercice de leur fonction. La burqa, par exemple, n’est pas interdite en vertu de la laïcité mais de l’ordre public : interdiction de se dissimuler entièrement. Marine Le Pen, qui sait qu’interdire les signes d’une seule religion ne serait pas acceptable, va plus loin... et dit : "_Nos compatriotes juifs ne posent aucun problème avec leur kippa_. Je leur demande de faire ce sacrifice pour pouvoir mettre en place une véritable lutte contre le fondamentalisme islamiste". Marine Le Pen propose aussi d’interdire la kippa. 

Extension logique : interdire les croix, les T-shirt à message, les habits ethniques. Il s’agit de lutter contre le communautarisme, dit-elle, mais le communautarisme n’est pas une notion juridique. Ethnique, politique, religieuse, sexuelle ? Qu’est-ce qu’une communauté ? La pente est infernale. Cette règle serait absolument impraticable sauf à créer une police du bon goût vestimentaire… en fait, une police de la pensée et des croyances. Elle est absurde avant même d’être scandaleuse, et serait inconstitutionnelle dans n’importe quelle démocratie.

D’autant qu’en démocratie, l’espace public est un espace de liberté

Oui, rien ne peut y être interdit (même un objet jugé de soumission ou d’aliénation comme le voile), sauf ce qui trouble l’ordre public. Le terme "espace public" recouvre, ce n’est pas anodin, deux notions : l’espace immatériel du débat, de la communication, et l’espace physique (rues, places) par nature lieux de rencontre, de socialisation et d’échange. On s’y exprime, on y commerce... publicité, mode, militantisme, slogans, manifs... on existe aux yeux des autres dans l’espace public. Un ordre vestimentaire contraint ou d’expression limitée serait mortifère pour la vie sociale et démocratique. 

Le philosophe Isaac Joseph a résumé la chose ainsi : "L'expérience ordinaire d'un espace public nous oblige à ne pas dissocier espace de circulation et espace de communication. Une gare, une station de métro, un marché sont réputés accessibles non seulement par leurs qualités architecturales mais par leur capacité à articuler des visibilités et des énoncés". 

L’espace public est donc le lieu de l’altérité par excellence, certainement pas de la neutralité ! D’ailleurs, la manifestation la plus caricaturale de l’islamisme radical n’est-elle pas justement la police de l’apparence ? C’est ce que Marine le Pen veut commencer à installer ! Les grands esprits liberticides se rencontrent.

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