Si l’on résume votre édito de vendredi, vous disiez : François Hollande fait la course en tête mais son avance parait fragile, parce qu’on a l’impression que son discours « n’imprime pas »… Alors, hier, ça a imprimé ?

Oui, la on peut dire que François Hollande a enfin découvert Gutenberg ! Le candidat décrit comme indécis, mou, transparent, et dont on se demandait s’il avait un caractère assez affirmé, s’il savait trancher… ce candidat s’est montré à l’inverse de l’image relayée à son sujet depuis des semaines. Ce débat là est sans doute clos. Sur le fond, un discours comme celui d’hier est une somme de savants dosages. François Hollande a su parler de lui sans s’appesantir. En réalité il a su dire « je »… et en politique c’est très compliqué, très « casse gueule » de dire « je ». C’est nécessaire parce que la présidentielle c’est le summum de la personnalisation mais quand on dit « je », le risque c’est que l’auditoire entende surtout « moi ». « Je » c’est le volontarisme, « moi » c’est la jouissance du pouvoir. « Je » et « moi » sont deux pronoms personnels qui vont ensemble dans le langage courant mais sont antinomiques en politique. Pour un président le « je », doit aller avec le « nous ». Et de ce point de vue, François Hollande a su éviter ce piège. Autre passage obligé dans un premier grand discours présidentiel : le dépassement de ses frontières partisanes. Il faut brandir haut sa bannière sans faire fuir la partie de la population qui ne veut pas être dessous. Il y a cinq ans, Nicolas Sarkozy avait cité Jaurès et Blum et évoqué la « valeur travail » avec des accents ouvriéristes. François Hollande, lui n’y est pas venu au travers de citations d’auteurs de droite ou de références au Général de Gaulle (il y en a eu qu’une seule) mais lorsqu’il a dit qu’il était issu d’une famille plutôt conservatrice qui l’avait éduqué et lui avait laissé le choix. Ce moment marquait une ouverture symbolique vers l’autre bord.

Sur le plan des propositions, ce discours marque-t-il un virage à gauche de la campagne de François Hollande, comme on peut le lire ce matin dans les journaux ?

Le ton et certaines propositions, notamment sur l’ennemi, le monde de la finance, sur le logement et la fiscalité, un certain volontarisme et un soupçon de dirigisme faisaient qu’à l’oreille, ça sonnait assez à gauche. Mais les références littéraires et historiques étaient celles de la gauche modérée, Camus, Clémenceau, Mendès-France, Kennedy… et surtout beaucoup de République. Et puis le candidat socialiste n’a fait aucune des promesses classiques de la gauche, pas de revalorisations salariales ou de prestations sociales. L’effort en début de mandat, la redistribution après, si on peut. Et quand, avec des accents de vengeur pas masqué, François Hollande nous dit qu’il va mettre au pas le monde la finance, il nous précise aussi qu’il faut lutter contre les déficits et retrouver une vertu budgétaire. Une musique « mélanchono-montbourienne » et des paroles rocardiennes. Mais au-delà de cette contradiction, le thème de l’argent roi, de l’argent qui corrompt est un thème qui dépasse la gauche. C’est une vérité en phase avec le moment, profondément ressentie dans le pays. Il est donc en réalité très difficile de situer le discours d’hier dans l’échelle de la gauche. Quand un candidat a le vent en poupe, on a tendance à trouver de la cohérence à ce qui apparaît (si l’on détaille) comme un fourre-tout idéologique. C’est le sort qui a été réservé au discours de Nicolas Sarkozy d’il y a cinq ans : une cohérence donnée par le ton et l’affichage rassurant du volontarisme et de l’énergie…et puis des incohérences que l’on ne peut plus masquer une fois au pouvoir. François Hollande n’en est qu’à la première étape.

L'équipe
Mots-clés :
Suivre l'émission
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.