Vous revenez sur ce débat qui agite le monde politique et journalistique : l’ère du soupçon menacerait notre démocratie ?

Oui, cette petite musique monte ces derniers jours. C’est ce que disait en substance, hier, Alain Finkielkraut, à ce micro. C’était aussi la teneur de l’édito de Guillaume Goubert, dans La Croix, « les excès d’une opération ‘mains propres’ à la française risquent de nous conduire à un champ de ruines (…) laissons la justice faire son travail » écrit-il. Mais à y regarder de plus près, nous ne vivons nullement une accélération de l’ère du soupçon. Cette évolution, selon laquelle pour se voir forcer à la démission, un ministre devait être autrefois condamné, puis plus tard simplement mis en examen, et maintenant soupçonné… cette évolution n’existe pas. D’abord, par le passé, le temps d’être condamné, l’incriminé n’était généralement plus ministre depuis longtemps et surtout, même si les journalistes ne sont pas des juges, bien sûr, on ne peut pas non plus laisser dire que le résultat des enquêtes journalistiques sont à mettre au rang de rumeurs ou de soupçons. Une info sortie de la cellule investigation de Radio-France par exemple, comme encore ce matin, ou d’un grand quotidien, ou d’un journal en ligne, est par définition recoupée, vérifiée. Elle ne constitue en rien un jugement, elle peut être même parfois accompagnée de commentaires orientés, utilisée de façon spécieuse, sur ou sous exploitée selon une hiérarchie de l’information contestable mais ce n’est pas un soupçon, c’est une info !

La question reste : est-il normal que des ministres démissionnent sur des informations de la presse, puisque nous ne sommes pas des juges ?

Les informations de la presse créent nécessairement une situation politique particulière qui a des conséquences. C’est de la responsabilité (pas toujours bien maitrisée il est vrai) de la presse de manier avec une infinie précaution la matière explosive dont elle dispose. Cahuzac ou Thevenou ont bien démissionné sous la pression, après des révélations de presse ? Auraient-ils dû attendre leur mise en examen, autant dire des mois ? Ça ne date pas d’aujourd’hui comme le soulignait l’Opinion qui faisait hier matin une liste éloquente… Hervé Gaymard en 2005 après les révélations sur son luxueux appartement de fonction, Alain Joyandet et ses voyages dans les avions de la République, Christian Blanc et ses achats de cigares sur fonds publics, MAM et ses vacances en Tunisie en plein printemps arabes, on pourrait remonter plus loin, les exemples sont légions et variés, Olivier Stirn et ses figurants en 1990. Quand ils ont quitté le gouvernement aucun n’était mis en examen. On ne parlait pas pour autant de l’ère du soupçon ! Et grâce à ces révélations, les ministres n’abusent plus des logements de fonction, n’utilisent plus les avions de la République pour eux mêmes, n’achètent plus leurs cirages avec la carte de crédit du ministère et ne partent plus (ou moins !) en vacances, invités par des potentats étrangers. Les révélations d’aujourd’hui vont conduire les partis à laisser les assistants parlementaires travailler pour le parlement ! Pour l’instant –si l’on compare à nos voisins européens- la politique française souffre toujours de trop d’opacité, plus que de trop de transparence.

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