Depuis quelques temps, on peut observer une étrange évolution du langage politique. On pourrait appeler ça le « parler cash ». Une façon de rejeter la langue de bois, c’est-à-dire la vulgate politique destinée à tourner autour du pot. Avec le « parler cash », il faut que l’auditoire se dise « celui là, il est franc, il ne nous baratine pas ». Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy sont les papes du « parler cash ». Ségolène Royal, qui se voulait briseuse des tabous de la gauche, et Nicolas Sarkozy, qui voulait que les politiques retrouvent le contact avec le peuple, se sont mis, chacun dans leur style, à parler directement au peuple en utilisant un langage censé reprendre le vocabulaire de tous les jours. Ce « parler cash » appauvrit-il le langage politique ? Quand Ségolène Royal invente et arrive à imposer cette expression de la « vie chère » qui véhicule un message évident, c’est aussi une forme d’appauvrissement du discours économique. Quand Nicolas Sarkozy oublie les négations avec ses « chui pas » au lieu de « je ne suis pas », ou quand il relâche son langage, au milieu d’ouvriers, la semaine dernière, jusqu'à dire « si y en a que ça les démange d’augmenter les impôts », on est au sommet de l’art –si l’on peut dire- du « parler cash ». François Mitterrand (qui, en matière de gouvernance ne mérite pas particulièrement d’être épargné) avait cependant une qualité. Pour s’adresser au plus grand nombre, il disait s’inspirer d’Erkmann et Chatrian, ces deux auteurs de comtes populaires du XIXème : Réduction drastique du vocabulaire, pas plus d’une centaine de mots mais –pour valoriser l’auditoire- utilisation sans limite d’une syntaxe sophistiquée et même de l’imparfait du subjonctif. Avec le « parler cash », on est loin de cette époque. Généralement, un propos cash commence avec une moue de franchise et une petite phrase introductive du genre : « Vous voulez vraiment savoir ce que j’en pense ? Hé bien je vais vous le dire… ». Suivent des indignations « inadmissible, intolérable » et des désignations « racaille, patrons voyou, privilégiés ». On en a un exemple de parler cash la semaine dernière. Laurent Wauqiez, secrétaire d’Etat chargé de l’emploi, réagissant aux profits et aux suppressions de postes chez Total. En deux phrases, bien senties, limite autoritaires, il a menacé Total « ça me reste en travers de la gorge » disait-il. Mais en fait, l’Etat ne fera rien. D’ailleurs, François Fillon a contredit son ministre le lendemain. Laurent Wauquiez aura, au moins, peaufiné son image de gars bien, qui parle avec ses tripes. En réalité, on s’aperçoit que le « parler cash » est le stade ultime de la langue de bois moderne puisqu’il ne dit rien. C’est souvent une réaction émotive faite à chaud devant, une usine en difficulté, ou au lendemain d’un fait divers choquant, de préférence devant des ouvriers inquiets ou des parents de victimes encore secoués. Une parole cash devient un acte politique en lui-même mais un acte creux et nous en sommes coresponsables. Les journalistes sont donc coresponsables, puisque notre industrie vit à jet continue avec internet et les chaines tout-infos. Elle réclame de l’info politique à outrance, à un rythme bien trop soutenu, bien plus rapide en tout cas que le vrai rythme de l’action politique, de la mise en œuvre des décisions qui nécessite son cortège de débats, d’expertise et ses contraintes budgétaires. D’ailleurs, quand il se passe quelque chose, nous demandons d’abord aux politiques « quelle est votre réaction » ? Mais devant un événement ou une situation nouvelle, une réaction n’est que l’expression d’un sentiment et il n’informe finalement que très peu sur l’essentiel, c'est-à-dire sur ce qu’il faut faire. Et en demandant systématiquement aux politiques « quelle est votre réaction ? » plutôt que « quelle est votre action ? », nous, journalistes, les incitons au parler cash.

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