Vous revenez sur le discours de François Hollande pour constater une dérive en matière de politique-spectacle.

Oui une dérive que le grand public ne perçoit pas mais qui marque une défaite du journalisme et une victoire de la communication. Je m’explique : le discours de François Hollande était retransmis, comme il se doit, sur les chaînes « tout-info »… mais les images que vous avez vues… que ce soit sur le moment, sur BFM, I-Télé, LCI, LCP, ou plus tard, sous forme d’extraits dans les journaux télévisés de TF1, France 2, France 3, Canal Plus ou M6, bref partout, ces images étaient réalisées, tournées et distribuées par l’équipe de campagne de François Hollande. Ou plutôt par une entreprise de communication appartenant à un certain André Loncle, qui dit concevoir son travail comme une mise en scène et l’organisation des meetings comme la tournée d’un spectacle. Rien de nouveau me direz-vous, tous les grands meetings de Nicolas Sarkozy en 2007 étaient aussi organisés de cette façon et les images, toujours valorisantes étaient distribuées gratuitement aux chaînes de télé. Mais la pratique se généralise. Aucune chaîne ne peut déployer pour un meeting ce que propose la production affiliée au candidat. Dimanche, c’étaient sept caméras réparties à travers la salle dont une, sur une immense grue amovible et télescopique qui permettaient de prendre des images impressionnantes de la foule exactement comme pendant un concert de rock. Cette débauche de moyens est prise en charge par les frais de campagne du candidat, les images sont belles et tout est parfait.

Mais ce n’est plus du journalisme…

Non, bien sûr. Que dirait-on si les photos publiées dans les journaux étaient prises par le PS ou l’UMP ? Il y a une façon journalistique de réaliser un direct et de retransmettre un discours. Par exemple, quand François Hollande parle du contrat de génération, auquel s’opposait Martine Aubry pendant la primaire, un réalisateur journaliste aurait demandé à l’un de ses caméramans de nous montrer le visage de la première secrétaire. Une réalisation journalistique n’aurait pas oublié de montrer Ségolène Royal partir dès la fin du discours, faisant la tête, dépitée de ne pas avoir été citée. Un réalisateur journaliste aurait filmé le public sans grand angle ni effet particulier pour amplifier l’effet de foule. Mille autres détails techniques différencient une réalisation journalistique d’une réalisation de spectacle. François Hollande s’aligne, sur des méthodes éprouvées par Nicolas Sarkozy, notamment lors du grand show de la porte de Versailles en janvier 2007. En 1988, pour éviter la multiplication (déjà) des caméras, l’équipe de campagne de Jacques Chirac avait voulu imposer ses images aux journalistes. Ceux-ci avaient protesté et ça en était resté là. Il n’y a plus ces résistances parce que les chaînes tout-info sont, en réalité, ravies d’avoir une telle qualité technique et une diffusion clef en main et gratuite. Résultat : nous subissons une réalisation « kimilsonguesque », uniforme et forcément avantageuse pour le candidat. Il ne s’agit pas de crier à la manipulation puisque nous sommes coresponsables. Si notre profession était un peu plus organisée, les directions des chaînes de télévision réussiraient à imposer aux états-majors des candidats, que les manettes de la réalisation de leurs grands-messes soient confiées à un professionnel de l’information et pas à un professionnel du spectacle, en contre partie d’une couverture en directe de l’événement… En attendant, vive la radio !

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