Peut-on réformer l’éducation ? C’est la question qui se pose, encore une fois, avec les grèves contre le projet Peillon.

Oui et cette fois-ci, plus que jamais parce que même si la réforme comporte encore beaucoup de zones d’ombre en ce qui concerne son financement, son application concrète et les risques d’inégalités territoriales, elle est fondée sur de multiples études concordantes qui affirment la nécessité de changer les rythmes scolaires dans le sens proposé aujourd’hui. Les enseignants le savent bien, ça veut donc dire qu’il y a autre chose qui ne va pas. Il y a un malaise… « Un malaise ! » : C’est le mot-magique que l’on utilise généralement (quand on veut être bienveillant) pour parler d’un conflit qui semble injustifié. Ce malaise, il a été décrit dans des tas de rapports. Le métier d’enseignant est celui qui a été certainement le plus déclassé symboliquement. L’instit n’est plus le représentant respecté de la raison et du savoir qui va transformer nos enfants en bons citoyens d’une république harmonieuse. Ce n’est plus non plus, Gérard Klein l’instit de la célèbre série télé : une sorte d’agent socialisateur qui arme les enfants pour affronter un monde de plus en plus dur et agressif. L’instit, à l’heure de la marchandisation de la société, de sa parcellisation et de sa ghettoïsation, est devenu, aux yeux du pays, un privilégié, protégé et corporatiste. Et ce ne sont pas les grèves des enseignants (surtout à Paris) qui changeront cette image. En réalité, les enseignants font grève aussi pour quelque chose d’inavouable, d’inaudible par le grand public… la seule chose qui leur reste (avec la sécurité de l’emploi) : le temps ! Vous remarquerez que les manifestants interrogés dans les cortèges ne mettent jamais en avant cette revendication. C’est parfois pour le salaire, les conditions de travail et toujours pour le bien de l’enfant! La revendication liée au temps de travail (qui n’est pourtant pas une revendication illégitime) est irrecevable pour le reste de la population qui remarque bien que la profession d’enseignant se renferme.

D’ailleurs les relations parents/profs se crispent !

Oui et les torts sont partagés : les parents se comportent souvent comme des consommateurs d’éducation face à des profs qui apparaissent parfois bien sûrs de leurs méthodes. La difficulté c’est que l’éducation est le type même de sujets pour lesquels chacun a un avis arrêté, forgé sur une somme d’expériences personnelles, érigées en vérités globales. Les enseignants sont au cœur de toutes les crises : logement, violence, déchirement du tissu social et familial. Ils disent souvent qu’ils en sont le réceptacle… et pourtant ils paraissent toujours rétifs au moindre changement. Ce sont sans doute les enseignants qui connaissent le mieux les blessures de notre société, ce qui rend d’autant plus difficilement compréhensible leur attitude fermée face à une réforme (même incomplète) qui tente d’apaiser l’une de ces blessures. Il y a certes quelque chose d’injuste pour les enseignants (qui n’ont pas de perspectives d’évolution de salaire) au fait de ne pas pouvoir exprimer ouvertement leur attachement à la maîtrise de leur seul luxe : le temps. Mais, la façon (la grève quasi-automatique) qu’ils ont de nous le dire implicitement ne permet pas une meilleure compréhension. Le risque de divorce, non pas entre les enseignants et la gauche (ça c’est secondaire) mais entre les enseignants et les parents, est certainement l’un des aspects les plus tragiques de la pauvreté du dialogue social dans notre pays.

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