Faut-il interdire l’anonymat sur Internet ?

L’idée a été lancée par Emmanuel Macron lors du dernier débat devant les maires. Il a dit ceci : ‘Je crois que l’on doit aller vers une levée progressive de toute forme d’anonymat’ C’est une position radicale. Soyons honnête, replaçons la phrase dans son contexte. Emmanuel Macron parlait de la part numérique du grand débat, de la nécessité d’inventer les outils d’une démocratie délibérative, avec des forums et les réseaux sociaux pour débattre, formuler des propositions. Là, effectivement l’anonymat, le pseudonymat, ne devrait pas être de mise. Trop de manipulations, de faux comptes, et même d’interventions étrangères malveillantes, pourraient biaiser un débat qui doit se dérouler en toute responsabilité.

Mais le propos du président est un peu ambigu.

Oui le président parle d’ une ‘levée progressive de toute forme d’anonymat’. Voilà qui laisse entendre qu’il faudrait étendre l’interdiction à tous les échanges sur le net. Ce qui plonge nombre de spécialistes de la question dans un abime de perplexité. Une interdiction totale de l’anonymat, techniquement aléatoire, constituerait un changement de la nature d’Internet et la plongée dans une tyrannie de la transparence bien décrite dans le roman Le Cercle de Dave Eggers en 2016. Le contrôle de l’industrie du Net sur l’individu serait illimité ! Ce serait la fin du tchat privé, des sites de rencontres. Les réseaux sociaux permettent une prise de parole (ou d’information) libre, libératoire, dont l’apport au débat public est irréversible. L’anonymat, le pseudonymat,  protège aussi des pressions hiérarchiques, sociales, économiques, religieuses, et permet à de nombreuses personnes de s’émanciper de leur milieu, de leur famille, de dénoncer des injustices. Alors bien sûr, dans la sphère du débat public, l’ouverture des vannes de la violence verbale, de l’insulte (et nous savons ici de quoi il en retourne, nous sommes insultés quotidiennement), permet aux lâches cachés, aux aigris masqués, de déverser leur bile et aux manipulateurs de démultiplier leurs messages afin de faire passer des idées minoritaires pour majoritaires. Mais il vaut mieux apprendre à déconsidérer la parole haineuse non signée plutôt que de l’interdire. On n’interdit pas le vice pour promouvoir la vertu! La responsabilité est quand même de mise car, le réel anonymat, en fait, n’existe pas sur Internet, sauf pour de puissants réseaux terroristes ou pédophiles qui utilisent des procédés sophistiqués. Les propos racistes, antisémites, les diffamations, bref les propos illégaux, doivent, bien sûr, être mieux bloqués par les opérateurs. Des accords sont en préparation entre l’Etat et ces compagnies pour améliorer le filtre. Enfin, les anonymes hors la loi peuvent être poursuivis. Ils sont facilement démasqués par la police. Encore faut-il porter plainte ! La multiplication des interdits destinés à préserver les libertés publiques ne fait, bien souvent, que stimuler la créativité de ceux qui s’emploient à les contourner. Ce qui provoque d’autres vagues d’interdictions dans une spirale sécuritaire jusqu’à anémier la liberté que l’on croyait protéger. C’est ce qu’ont bien compris les députés de LREM qui –petit événement démocratique à souligner- viennent, hier, de détricoter tout un pan de la loi anticasseurs voulue par le gouvernement et qui, sous couvert de sécurité, entamait les libertés publiques.

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