Le mouvement des « indignés » Espagnols est un révélateur de l’état de nos démocraties.Oui c’est un mouvement d’une grande modernité. On a beaucoup souligné les similitudes entre ce mouvement et les révolutions arabes : les peuples arabes veulent accéder à la démocratie, les jeunes Espagnols veulent la réinventer. Dans les similitudes, on notera le pacifisme et le fait qu’il y a toujours une place Tahrir. Un lieu emblématique occupé et autogéré de façon très civique. C’est une sorte d’Agora qui rappelle la démocratie grecque mais il ne s’agit pas d’y tenir de grands discours, il s’agit, comme à la Puerta del Sol, d’être là. D’y être au vu monde entier. Un point de convergence pour les manifestants et les médias. Au centre de ce lieu il y a une sorte de grand stand internet, qui recueille la parole, les témoignages et les mots d’ordre, popularisés et diffusés par Facebook, twitter ou par de simples panneaux en carton brandis devant les caméras du monde entier. Ce qui est frappant c’est la prise en compte de la globalisation dans toute cette organisation. Les manifestants s’adressent à leur gouvernement, aux patrons, à leurs parents, aux banquiers de Wall-Street, aux dirigeants de la planète, aux gestionnaires des fonds de pension… à tous ceux qui font que le monde est ce qu’il est. Les slogans, griffonnés au feutre sont souvent en anglais. Ils reprennent les mots des autres. Le fameux « Dégage », né en Tunisie a été utilisé en Egypte. Les Espagnols reprennent le terme d’ « indigné » qui vient du best-seller de Stéphane Hessel. Cette modernité qui s’exprime au sein de dictatures (les pays arabes) atteint cette jeune démocratie qu’est l’Espagne et qui s’est vautrée dans le libéralisme le plus effréné en démembrant l’Etat et en oubliant de développer les corps intermédiaires, syndicats, associations qui ossifient l’organisation des vieux pays démocratiques comme la France ou l’Angleterre. Ces mouvements refusent les structures et ne connaissent aucun leader !C’est leur force et leur limite. Si l’on remonte aux fondements de la démocratie moderne, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de justifications idéologiques à la démocratie représentative. L’idée de représentativité et de délégation est purement utilitaire. On ne pouvait pas faire autrement. Benjamin Constant y voyait le moyen de libérer le plus grand nombre des affaires publiques tout en étant certain que leurs intérêts seraient défendus dans le cadre d’Etats-nations. Aujourd’hui, ceux qui manifestent à Madrid, hors de toutes organisations, estiment que leurs représentants institutionnels les ont trahis…ou plutôt (et c’est ce qui explique aussi la non violence) qu’ils n’ont plus le pouvoir. Ils voudraient bien voter pour eux mais ils constatent que ça ne sert à rien. C’est aussi une explication de l’abstention en France. Mais surtout les moyens techniques, la communication globalisée rendent caducs les arguments de la démocratie représentative et l’idée de délégation. Seulement, ces mouvements, aussi créatifs soient-ils, qui réfléchissent tout haut, peinent à proposer des réformes qui redonneraient le pouvoir au peuple. La modernisation des moyens de communication justifie l’émergence d’une démocratie directe mais en même temps la complexification du monde globalisé justifie toujours la délégation. Deux justifications contradictoires qui n’ont pas encore trouvé de modèle politique pour s’épanouir.

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