L’affaire de l’attentat de Karachi rebondit avec les déclarations de l’ancien ministre de la défense, Charles Millon. Il dit à "Paris Match" que Jacques Chirac lui avait demandé de stopper de verser des commissions aux intermédiaires pakistanais censés favoriser la vente de sous-marins français. "Libération" affirme, de son côté, ce matin, que dès 2002, un document de la DCN, la direction des constructions navales, faisait le lien entre l’attentat de Karachi, cette même année, et l’arrêt du versement des commissions. Il se trouve que ces commissions pouvaient donner lieu à des rétro-commissions en faveur d’autres intermédiaires, français ceux là, et proches de la sphère d’Edouard Balladur et donc de Nicolas Sarkozy. Cette affaire est une caricature d’affaire d’Etat telle que les scénaristes osent à peine en écrire. D’ailleurs, vous remarquerez que ça ressemble à s’y méprendre au scenario de la très bonne série "Reporter" qui est passée dernièrement sur Canal plus. Malheureusement, ces affaires sont popularisés par les fictions ou par le célèbre Malko, parce qu’aucune preuve ne permet, généralement, à un juge ou a un journaliste, de faire éclater la vérité. La cause de cette opacité, c’est le secret-défense. Son champ est, en France, très étendu et le gouvernement tente en ce moment (on commence à comprendre pourquoi) de l’étendre encore par la loi. Heureusement, quelques députés (de tous bords) de la commission des lois, font trainer le projet qui serait, pour le moins, une entrave à l’exigence de transparence minimum. La semaine dernière, Nicolas Sarkozy se trouvait à Bruxelles. Un journaliste de l’AFP en a profité pour l’interroger sur le sujet. « Fable grotesque lui a-t-il répondu ». Le président a aussi eu cette réflexion intéressante : il a expliqué que si cette histoire était vraie, elle serait déjà connue depuis longtemps puisque, dans les faits, le secret-défense n’existe plus. Prenons cette affirmation au mot et gageons que les juges qui enquêtent sur cette affaire ne se verront pas opposer le secret-défense, contrairement à leurs collègues qui n’ont jamais pu élucider le ruineux scandale des frégates de Taïwan, justement à cause du secret-défense. La déclaration de Charles Millon donne du poids au soupçon des juges. Et l’on peut se demander si ce n’est pas là, encore un avatar de la guerre des droites qui dure depuis 30 ans, qui a commencé avec l’affaire Boulin, comme l’explique parfaitement le livre de notre confrère Benoît Collombat. L’UMP est un parti qui rassemble avec succès les droites françaises mais sous ce paysage paisible, il y a des remous tectoniques, de vieilles plaques qui bougent inexorablement en profondeur. On en avait eu un petit exemple au moment de la mort d’Omar Bongo. Valéry Giscard d’Estaing avait dit que le potentat africain avait financé les campagnes de Jacques Chirac. On avait l’impression d’un grand coup de béquille dans un déambulateur, d’un pugilat aux hespérides. Aujourd’hui, il s’agit d’une autre affaire mais c’est peut-être encore des comptes qui se soldent. Cette époque de la droite divisée a troublé tout un tas d’intermédiaires habituels dans tout un tas d’affaires qui voyaient leur financement torpillé. Le financement de la vie politique est pourtant maintenant bien encadré. Les rétro-commissions pourraient disparaître avec un peu de probité. Pour les commissions, c’était légal jusqu’en 2000. Et puis se passer des commissions c’est difficile parce que la lutte commerciale est sans merci dans le domaine des armes et du gros transport. Et il y a toujours cet argument couperet, cet argument imparable : « si ce n’est pas nous qui vendons ce sont les autres et ce sont des emplois en moins ». Ces arguments ont leur poids mais le rôle de la presse c’est de casser cette logique et de demander encore et encore au pouvoir politique de limiter le secret-défense. Je vous dis tous ça mais en même temps il y a une petite voix, vous savez, le Jimminy Cricket des éditorialistes qui me dit : « Cause toujours !» _____LIVRE : Benoît Collombat, "Un homme à abattre", publié chez Fayard.

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