Pendant cette épidémie de coronavirus, comment déterminer le niveau acceptable de privation de libertés et de bouleversements institutionnels ?

Le Brésil enregistre des cas confirmés de la maladie causée par COVID-19 (Coronavirus) dans tous les États du pays.
Le Brésil enregistre des cas confirmés de la maladie causée par COVID-19 (Coronavirus) dans tous les États du pays. © AFP / Paulo Paiva / AGIF / AGIF via AFP

Crise exceptionnelle, mesures exceptionnelles… Les  limites acceptables (et acceptées) sont sans cesse repoussées, à mesure  que la crise s’aggrave. Et c’est aussi parce que pour nos démocraties  libérales ces limites sont importantes que nous avons eu un temps de   retard au début. Devant le péril, le confinement,  malgré tout est accepté… d’un point de vue institutionnel nous vivons  un bouleversement extraordinaire : le parlement est sous cloche, le  conseil d’Etat enjoint le gouvernement  qui lui-même se range largement à  l’avis maintenant de deux comités d’experts. 

C’est nécessaire mais il faut bien en prendre la mesure parce que  lorsque cette période de libertés limitées, d’équilibre des pouvoirs cul  par-dessus tête, prendra fin, il y aura toujours quelques autoritaires  pour trouver qu’il serait bon de garder quelques-unes des mesures d’exception pour les temps calmes. Déjà une partie des  dispositions de l’état d’urgence post attentats a été inclue dans le  droit commun… Les temps d’exception ont souvent un certain effet cliquet : une partie des mesures exceptionnelles prises  pour les temps exceptionnels perdurent quand la crise n’est plus. 

D’autres mesures exceptionnelles, comme le traçage numérique des contaminés, existent ailleurs

Oui,  la Corée du Sud et Taiwan ont réussi à aplanir considérablement la  courbe de victimes en procédant à des tests massifs, grâce aussi à la  généralisation des masques et à une discipline de fer –dont ils ont  l’habitude- dans l’application des gestes barrières. Mais ces pays ont  aussi mené une politique de traçage numérique individualisé  (le  tracking) pour mieux prévenir les non-contaminés des  lieux à éviter et isoler, par l’information et la contrainte, les  contaminés. Des adresses personnelles ont même été rendues publiques.  Quelle part du succès contre le virus est due au tracking ? Impossible à  déterminer. 

En France, il y a, ces jours-ci, une  certaine fascination devant ce côté high-tech de la traque du virus. La  limite acceptable pour nos libertés (dans ce qui pourrait être  envisagé) se trouve sans doute ici. Le nouveau comité de chercheurs mis  en place hier pour assister le président est aussi  chargé de réfléchir à ces questions. Pour l’heure, officiellement du  moins, Edouard Philippe et Emmanuel Macron ne sont pas enclin à utiliser  le backtraking à la coréenne. 

On parle souvent pour l’Extrême-Orient de  la culture holistique, c’est-à-dire de cette  façon de toujours prioriser l’ensemble sur l’individu. En revanche,  l’individualisme positif des Lumières (base de nos principes  démocratiques) place les libertés individuelles en vertu cardinale. Le  danger du traçage numérique des citoyens,  c’est-à-dire  d’une certaine forme de contrôle social individuel et de masse, peut  trouver un chemin apparemment acceptable par le biais de l’impératif  sanitaire… C’est l’un des nombreux enjeux, des nombreux débats que cette  crise mondiale, et son potentiel révolutionnaire,  aura produit. Nous ne vivons pas seulement un moment tragique pour la  santé publique mais aussi un moment décisif pour notre mode de vie et le  monde que nous voulons pour demain. 

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.