Aujourd’hui, sort, Mes chemins pour l’école d’Alain Juppé. Livre-programme dans le cadre de la primaire à droite.

Oui, et avec ce livre, Alain Juppé opère une « double triangulation inversée » ! Alors, ce n’est pas une figure gymnique. Alain Juppé n’en a plus l’âge, c’est une figure politique, qui nécessite quand même une capacité contorsionniste, intellectuelle, au moins. La triangulation, c’est prendre les solutions défendues par ses adversaires politiques pour les recycler au profit de son propre camp. Technique mise au point et appliquée par Tony Blair en son temps. Là, Alain Juppé prend le contre-pied du discours en vogue à droite sur l’éducation. Il réfute l’idée de revenir aux méthodes d’antan, à la seule verticalité autoritaire du maître vers l’élève… Il s’intéresse à la pédagogie de l’épanouissement, à la participation des élèves. Il suit attentivement les expériences d’évaluations sans notes… Bref tout ce que son camp fustige en ce moment sous les vocables méprisants de « pédagogisme » ou de dérives soixante-huitardes. Tout ce que la gauche n’ose même plus défendre sous la pression du nouveau politiquement correct conservateur. Comble de la triangulation, Juppé propose même d’augmenter les salaires des profs du primaire de 10%. Comme Ségolène Royal en 2007 ! Alors pourquoi « double et inversée », la triangulation ? Et bien parce qu’une fois qu’il se met le monde de l’éducation, plutôt à gauche, dans la poche avec ces idées, voilà qu’il propose une large autonomie des établissements scolaires et l’annualisation du temps de travail! Et là, il va plus loin que son propre camp, contre les syndicats de l’éducation. C’est malin parce que ça répond par avance à l’accusation de démagogie.

Mais vous avez une lecture stratégique de ce programme… c’est peut-être tout simplement le résultat de son travail et de ses convictions… ?!

L’un n’empêche pas l’autre ! Et c’est ça un programme réussi : quand il est stratégiquement intelligent et qu’en plus il paraît (ou est) sincère. Et il y a une cohérence : L’expérimentation pédagogique, en dehors du seul prisme de l’autorité du maître, la recherche des voix de l’épanouissement de l’élève (méthode généralement défendue à gauche) va parfaitement et logiquement avec plus d’autonomie des établissements scolaires (solution plus volontiers prônée par la droite). Et puis, sur ce sujet, les positions automatiques de droite et de gauche sont de moins en moins solides. Une partie grandissante du corps enseignant voudrait aller vers plus d’autonomie. Les professeurs des écoles sont les mieux placés pour savoir que l’uniformité est devenue un frein à l’égalité. Et beaucoup à droite, notamment chez les libéraux, savent que l’épanouissement des élèves, le travail en groupe, c’est ce qui fait que de nombreux pays, dans le nord de l’Europe ou en Asie, sont bien mieux placées que nous dans le classement PISA. Bref, Alain Juppé se fait fin stratège, tout en ne donnant pas l’impression de céder du terrain idéologique pour séduire un électorat. Finalement la primaire à droite sera peut-être aussi le théâtre d’un débat d’idées. Et c’est tant mieux, non ?

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