La loi adoptée par l’Assemblée Nationale qui pénalise la négation du génocide arménien passe mal.

Oui, on ne sait pas vraiment ce qu’en pense l’opinion, ni même si elle a, vraiment, un avis précis et arrêté sur le fait de légiférer pour pénaliser la négation d’un génocide vieux d’un siècle et perpétré par l’empire Ottoman ! Mais peut-être qu’avec cette déferlante de menaces de viol et de mort, avec les insultes à l’encontre de Valérie Boyer, députée UMP des Bouches-du-Rhône, auteur de la proposition de loi, le piratage de son site internet, de celui du Sénat, peut-être que l’indignation prendra le dessus. La violence de ces réactions est à la mesure du déni de réalité : il y a bien eu génocide en Arménie en 1915. Un génocide que tous les gouvernements turcs se sont évertués à nier. Ce qui a entretenu la douleur des Arméniens à travers le monde et singulièrement chez nous où de nombreux Français ont des ancêtres arméniens. Les historiens ne débattent plus de la réalité du génocide. Ce fait est une donnée acquise, sa négation relève d’une cécité volontaire et entretenue. La question n’est donc pas là. La question est de savoir s’il fallait légiférer : introduire la négation de ce génocide dans le champ de la pénalisation.

Et là, la réponse est beaucoup plus complexe et traverse les clivages politiques.

Oui, pourquoi trier dans les génocides ? Après tout, la loi Gayssot pénalise les propos racistes et antisémites. La négation de la Shoah est assimilée à un propos antisémite. Pourquoi distinguer un génocide d’un autre ? Parce que le législateur français peut se sentir concerné par une histoire dont nous sommes partie prenante. C’est le cas du martyr des juifs de France. Le génocide des Arméniens pouvait être simplement reconnu comme tel par les historiens et, explicitement, commémoré par les responsables politiques français. La négation de ce génocide n’est pas, en France, une menace à l’ordre publique, comme peuvent l’être les idées néo-nazies ou négationnistes. La loi n’était sans doute pas, sous cet angle, la bonne réponse. D’autant que son aspect électoraliste est un peu trop évident. De plus, une loi, acte fort, permet aux autorités islamistes radicales, à travers le monde, d’activer la manette habituelle et démagogique de la victimisation musulmane. Sur le plan de la « real politique », ce n’est pas forcement le rôle de la presse, me semble-t-il, de la promouvoir. Mais, vu le drame qui se déroule en Syrie, vu le rôle positif que joue la Turquie pour isoler le régime de Bachar Al-Assad, ce n’était, peut être, pas le bon moment pour légiférer de la sorte. Plus généralement, depuis la loi Gayssot, depuis le très beau discours de Jacques Chirac au Vel d’hiv, en 1995, sur la responsabilité de l’appareil d’Etat français dans la déportation des juifs, la tendance chez les historiens, comme chez les responsables politiques de tous bords, est plutôt à cesser de légiférer sur les questions mémorielles, cesser de voter des lois qui prétendent trancher des débats historiques, de surcroît lorsqu’il s’agit de l’histoire des autres. Les historiens disent l’histoire, l’exécutif manie les symboles historiques, ce n’est pas le rôle du pouvoir législatif. C’était d’ailleurs l’idée, défendue jusque là par Nicolas Sarkozy, qui fustigeait les lois de repentance ou culpabilisantes. Le pouvoir peut se contenter du présent. D’ailleurs, on attend toujours une position forte et claire sur le présent en Russie, par exemple. Courageux pour le passé, silencieux pour le présent. C’est une autre affaire que je laisse à Bernard Guetta pour la semaine prochaine…

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