Julien Coupat, soupçonné de terrorisme et incarcéré depuis novembre dernier, a accordé une interview au journal "Le Monde". Une interview qui suscite de nombreux commentaires. Depuis ce week-end, se multiplient, sur certains blogs et sites internet, des analyses comparatives entre le contenu de cet entretien écrit et le fameux livre « L’insurrection qui vient », à propos duquel la police se demande si Julien Coupat en est l’auteur. Voilà donc que par la grâce d’un enfermement qui paraît pour le moins abusif, Julien Coupat devient une icône de l’extrême gauche dont on étudie les textes réels ou supposés. Il est en prison, ce qui grandit son prestige et en plus, il écrit dans un style très particulier. Il dit à peu près n’importe quoi - c’est un brin parano, prétentieux, évidemment outrancier - il y a des trouvailles dans le genre très « début de vingtième siècle » pamphlétaire, vous savez ces grandes tirades où l’on dénonce des cliques, des bandes à la solde de tout un tas de puissants. La gauche en général est, pour lui, de la « bureaucratie syndicale, plus vendue que jamais au gang sarkozyste ». Il est aussi intellectuel et abscons : « La philosophie naît comme deuil bavard de la sagesse originaire ». Bref, on ne retrouve pas dans le style, ni même le fond du propos de Julien Coupat, le portrait que certains de ses défenseurs ont voulu populariser, c'est-à-dire celui du leader d’un petit groupe d’utopistes qui veut vivre loin de la société de consommation et tient une épicerie à la campagne pour aider ses voisins. On lit plutôt la prose d’un allumé cultivé et radical. En le lisant, on se dit qu’il peut très bien avoir écrit « L’insurrection qui vient » ce qui, en soit, n’est pas grave mais aussi qu’il peut très bien avoir participé au sabotage d’une ligne de chemin de fer. Julien Coupat prône quand même ouvertement l’insurrection, ce qui, bien sûr, ne devrait pas suffire pour être incarcéré. Ces propos, venus de prison, d’un personnage un peu mystérieux, prennent une force particulière (puisqu’il n’était pas connu avant) et, ont une résonnance inespérée pour lui. Julien Coupat est devenu un héraut. C’est malin ! Ce ne sont ni ses partisans ni lui-même qui ont fabriqué ce personnage d’importance sur les textes duquel des exégètes se penchent, c’est la prison et le fait qu’il y soit très vraisemblablement injustement. Parce qu’admettons (ce qui n’est toujours pas prouvé), admettons que Julien Coupat soit l’auteur de la dégradation des caténaires de la SNCF, cela relève-t-il du terrorisme ? Rien n’est moins sûr, et après 7 mois de détention préventive et de multiples perquisitions et gardes à vue prolongées, on est en droit de demander plus d’éléments pour justifier cette procédure exceptionnelle. En tout cas, d’après les responsables de la SNCF, aucune vie ne pouvait être mise en danger par cet acte de malveillance. En réalité, traiter Coupat comme un « terroriste », depuis novembre dernier, sans que la justice n’ait pu nous démontrer qu’il en est un, c’est non seulement le gonfler d’importance mais, sur le principe, c’est aussi une forme de déni de démocratie. Julien Coupat est-il un « terroriste » ? Les mots doivent garder un sens, une acception reconnue par tous. Quand la gauche des années 70/80 traitait tout ce qui était à droite du centre de « fasciste », quand le terme de « génocide » est utilisé à tort et à travers, ce sont plus que les mots qui sont trahis. Sur cette question, l’historien Pierre Rosenvalon –qui était notre invité hier- nous rappelait, en marge de l’émission, que Sieyès et Condorcet avaient théorisé cette idée selon laquelle c’est une atteinte à la démocratie que de dévoyer ou de manipuler l’acception courante du vocabulaire politique. Avec la définition de « terrorisme » que laisse entendre l’incarcération prolongée de Julien Coupat et, plus généralement, la sur-utilisation des procédures d’exceptions dans bien des affaires, on est entré dans cette dérive décrite par Sieyès, le philosophe des fondements de la République.

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