Vous revenez ce matin sur l’action de la CGT qui a empêché la presse de paraître hier.

Oui parce il ne s’agit pas d’un degré supplémentaire dans l’intensité de l’action syndicale mais bien d’un changement de nature très significatif, d’une rupture de culture de la CGT. La CGT, qui a tant obtenu pour les travailleurs et les citoyens dans l’histoire sociale française, peut être très dure, assumer une certaine violence, mener des actions de blocage, pour contrer des entraves ou intimidations patronales par exemple. On peut, s’agissant du blocage des dépôts de carburant, estimer que la CGT va trop loin mais c’est « trop loin » dans une logique syndicale. De même, dans certaines circonstances, lors d’un conflit douloureux, face à des actionnaires aveugles ou des patrons voyous, séquestrer une équipe dirigeante peut être condamné par la justice mais peut bénéficier d’une certaine compréhension. Certains actes inacceptables, comme déchirer les habits d’un DRH d’Air France, peuvent même être mis sur le compte du désespoir. Il s’agit là, dans le rapport de force, soit de dérapages, soit d’une question de degrés…pas de nature. En revanche, obliger des journalistes à publier un texte ! Et empêcher la parution d’un journal (de tous les quotidiens nationaux sauf l’Humanité en l’occurrence) si le texte n’est pas publié, est d’une violence symbolique jamais atteinte. Et d’une nature inédite, totalement contraire à la tradition de la CGT. Au passage, que l’Humanité, le journal créé par Jaurès, amoureux de la liberté d’expression, accepte de publier un texte alors qu’on empêche tous les autres journaux de paraître parce qu’ils ont justement refusé un oukaze éditorial…est proprement incroyable !

Est-ce que votre critique n’est pas mue par un esprit de corps !

Notre sensibilité au sujet est sans doute particulière mais, en réalité, dans cette chronique, j’essaie d’analyser les questions de gouvernance. Je le fais pour les politiques. Là il s’agit de la pratique syndicale. Il ne serait pas venu à l’esprit d’Henri Krasucki ou de tout autre dirigeant de la CGT issu de la résistance de faire un chantage éditorial à l’encontre de la presse. La CGT du livre est certainement la branche la plus dure et la plus critiquée de ce syndicat. Ce n’est, certes, pas la première fois que la CGT empêche la presse de paraître mais c’est –d’ordinaire- dans le cadre de conflits concernant l’industrie de la fabrication des journaux ou de leur distribution, ou dans le cadre d’une grève générale. Toutes ces actions, même les plus difficilement justifiables, même les plus dévastatrices pour le modèle économique fragile de la presse, peuvent être rangées dans la catégorie « action syndicale » et ne sont pas du même ordre que de tenter d’imposer par la menace une publication à l’ensemble de la presse. C’était, jusqu’à aujourd’hui une règle tacite, une autolimitation, tout comme (c’est sa tradition ouvriériste) la CGT ne pratique pas le luddisme, c’est -à-dire la destruction de l’outil de travail. La CGT est, en ce moment, un canard sans tête, en déshérence idéologique. Ce changement de culture, cette perte de repère, n’est pas simplement scandaleuse, elle est aussi profondément triste. Et je sais que beaucoup de syndicalistes, même de la CGT, partagent ce sentiment.

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