Vous vous penchez sur un chiffre frappant : 43% des électeurs socialistes du premier tour de l’élection partielle de l’Oise, auraient voté pour le FN dimanche dernier.

Alors il y a bien sûr la particularité locale et la personnalité controversée de Jean-François Mancel, l’élu UMP, qui n’a rien d’un rassembleur. Mais ce chiffre montre quand même qu’une partie importante, très politisée des électeurs de gauche (celle qui se déplace lors d’élections partielles isolées) votent maintenant sans états d’âmes pour le FN. Pour comprendre ce qui paraît être une bizarrerie politique il faut faire appel d’abord à la géographie et parler des travaux de Christophe Guilluy. L’Oise, département de la Picardie est, ce que l’on appelle, une terre « rurbaine ». Elle est composée de cette classe populaire repoussée des agglomérations, soit par le prix des loyers (la gentrification des anciens quartiers populaires), soit par le sentiment de devenir une minorité dans certaines parties de la banlieue. Les emplois industriels sont partis à l’étranger, le chômage flambe, la désertification culturelle y est une réalité. L’Oise fait partie de tous ces départements –de la zone grise- qui se trouvent (par exemple) en périphérie de la région parisienne, après le bout des lignes de RER et avant les zones vraiment rurales. La population de ces départements est trop loin de la ville-monde pour comprendre et profiter de la mixité sociale et ethnique, apaisée et qui fonctionne, dans une grande partie de la banlieue et de la ville (et dont on ne parle jamais) et assez près -pour en avoir peur- de certaines cités ghettos, violentes, effrayantes et dont on parle tout le temps.

La gauche a perdu pied dans ces zones, entre ville et campagne !

Oui, dès lors, deux analyses sont possibles : la plus répandue affirme que la France populaire, à l’image de l’Oise devient de plus en plus raciste. Au point que même les électeurs de gauche préfèrent le FN à l’UMP (c’est l’analyse notamment de Patrick Buisson, le stratège de Nicolas Sarkozy, théoricien et partisan de la droitisation de l’UMP). L’autre analyse, que je pense plus pertinente, dit que ces zones grises ne représentent pas toute la France, loin de là. Et, de surcroît, que les résultats de ces élections (tout comme les enquêtes d’opinion à répétition et mal interprétées) ne dessinent pas une France qui sombrerait dans le racisme. En réalité, c’est en haussant le ton mais en modérant son propos sur le fond, en recentrant son discours sur les questions sociales et sur la critique du libéralisme et de l’Europe que Marine Le Pen progresse. L’immigration est maintenant présentée par le FN comme un facteur de dérèglement économique. L’aspect identitaire de son discours est recentré sur les valeurs de la République et la méfiance envers les dérives d’un extrémisme religieux plus que sur des questions raciales comme c’était le cas avec son père. C’est peut-être un détournement intellectuel ou un hold-up politique mais, toujours est-il que, pour avoir des voix, Marine Le Pen choisit de mettre en avant le social et les valeurs de la République (même détournées) ! Et ça marche. C’est moins la preuve d’une dérive raciste, d’une haine de l’autre, sur la base de différences raciales ou ethniques, que la preuve d’une colère sociale et d’un sentiment de dépossession démocratique. C’est aussi ce que tendent à démontrer Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, (que nous avons reçus vendredi dernier), dans leur, décidément passionnant essai, « Le mystère français », au Seuil.

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