Ce matin le retour du drapeau tricolore…

Le problème avec les symboles, c’est qu’on ne sait jamais vraiment, très exactement ce qu’ils symbolisent. Ça dépend, bien sûr du contexte mais là, dans ces moments si particuliers, chacun peut y mettre ce qu’il ressent. Ce peut être une affirmation cocardière, guerrière, revancharde… Une manifestation de la fierté française attaquée… le drapeau de Déroulède, une réaction d’orgueil national. Mais il peut aussi être tout autre chose, avec ses trois couleurs, qui ne sont plus les couleurs du Paris révolutionnaire (bleu et rouge, plus le blanc de la monarchie) mais le reflet du triptyque Liberté, Egalité, Fraternité… le drapeau de la Liberté guidant le peuple d’Eugene Delacroix, brandi par une femme, une Marianne dépoitraillée et entourée d’une jeunesse insoumise, sur une barricade, qui d’ailleurs devait se trouver quelque part dans ce Paris faugbourien de 1830, non loin de l’actuelle Place de la République. Ce drapeau, celui de la fête de la Fédération ou de la Libération de Paris, n’est pas celui de l’identité française mais (comme le disait Braudel) celui de l’identité de la France, nuance essentielle. Ce n’est pas le drapeau de ce que nous sommes par nature mais de ce que nous avons choisi d’être. Ce drapeau ne célèbre pas la nation contre les autres mais le pays qui a l’incroyable prétention de porter des valeurs universelles à l’opposé de l’obscurantisme. Si l’on considère le caractère du quartier et de la population visés le 13, c’est plutôt ce drapeau-là (celui de Delacroix et non pas celui de Déroulède) qui ressort des placards.

Drapeau qui est apparu dès le 14 novembre dans les rues de Paris.

Oui ces jours-ci, aux abords des lieux des attentats, devenus des points de recueillement, il y a une atmosphère particulière. Les drapeaux y sont entourés de bougies, de fleurs, de mots de paix et de fraternité ou d’ironique et bravache « même pas peur ». Rien de belliqueux ni de vengeur. « Vous n’aurez pas ma haine » proclame dans un magnifique texte de cet esprit-là, le compagnon d’une jeune victime. De même, la Marseillaise, régulièrement entonnée sur ces lieux, ne résonne pas comme un chant guerrier, plutôt comme un hommage aux libertés simples et fraternelles qu’exerçaient ceux qui ont été fauchés. C’est un « chant de complicité » comme disait Malraux à propos du Chant des Partisans. Les trois couleurs ont aussi été remises à l’honneur par les capitales du monde entier qui ont illuminé certains de leurs monuments de tricolore. Ces couleurs, à travers le monde, ne représentent pas que la France mais cette mystique révolutionnaire et un certain style de vie hédoniste et fantasmé que nous sommes censés incarner. En réalité, l’interprétation de ce que représente un drapeau est très intime, personnel. Alors je vais vous donner mon sentiment. Pour moi, ce drapeau, dans ce contexte, est un objet plutôt beau qui nous relie et n’affirme rien de belliqueux. Je le trouve poignant place de la République, devant le Bataclan ou les cafés visés, parmi les badauds et les touristes profondément tristes. En revanche, je trouve que le drapeau perd beaucoup de sa force spontanée et généreuse quand il devient un mot d’ordre présidentiel ou gouvernemental.

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