D’abord, c’est un exercice instructif que de commenter et analyser un discours événement, deux mois après. Dégagé de l’atmosphère du moment... Ce qui frappe à la relecture, c’est de constater à quel point ce discours est un discours de réaction. « Réaction » dans tous les sens du terme. Et c’est vrai qu’il fallait bien réagir, après de tels événements. La question est toujours de savoir d’abord à quel niveau de l’Etat doit se manifester cette réaction ? Le président a choisi de réagir lui-même et à chaud, ce qui donne à ce discours le ton, l’intensité mais aussi la faiblesse d’un réflexe. C’est un discours exécutif, un discours de capitaine, sabre au clair, voire de général d’armée avant la bataille, pas très présidentielle. Ce n’est pas un discours fait pour appaiser. Le mot « guerre » y est prononcé six fois. Un chef d’Etat qui parle de Guerre intérieure, voilà qui nous amène à l’autre acception du mot « réaction ». « Réaction » au sens réactionnaire. On qualifiait de réactionnaires les périodes, sous Louis XVIII ou Charles X, pendant lesquelles l’avancée du droit, la marche de la démocratisation marquaient des arrêts ou des reculs. Certes, le discours de Grenoble n’est qu’un discours, il affirme des choses qui ne se feront pas, qui ne tiennent pas au-delà du discours (comme la déchéance de nationalité) mais toutes les propositions avancées par le chef de l’Etat sont des durcissements du droit. On y retrouve quelques truismes habituels du discours qui entend parler le peuple : « la France ne peut accueillir toute la misère du monde » emprunté à Michel Rocard… sauf que la suite de la phrase de Michel Rocard, que le président oublie toujours de citer c’est « mais elle doit en prendre fidèlement sa part ». Il y a aussi cette phrase… « Être Français, ça se mérite »Oui, c’est une affirmation classique, or être Français, pour 99% des Français, est le fruit du hasard, et si être Français devait ce mériter, alors ceux qui ont traversé les mers et pris tous les risques pour venir ici mériteraient certainement plus d’être Français que ceux qui se sont contentés d’y naître. Le président aurait pu dire, pour marquer une nécessaire fermeté, tout en restant dans les clous des principes républicains « que devenir Français nécessite une adhésion et une volonté d’intégration plus manifeste ». Mais c’est surtout le lien direct établi entre immigration et insécurité qui est la marque du discours réactionnaire. C’est une affirmation ni fausse ni vraie mais qui ne se suffit pas à elle-même. On pourrait dire, sans doute avec plus de pertinence, s’agissant de la situation de nombreux quartiers périphériques de grandes villes en France, que « l’insécurité est directement lié à l’urbanisme et à la ghettoïsation ». Bien que dire ça, serait sans doute aussi une affirmation incomplète… la vision simpliste mais symétrique à gauche, qui consiste à surestimer le contexte et la condition sociale pour expliquer la violence et donc commencer à l’excuser. Et c’est là que réside la principale critique que l’on peut faire au discours de Grenoble. Il est binaire. Il dénonce les angéliques de tous poils comme si le président voulait récréer cette bipolarité, cette vision manichéenne qui tend pourtant à disparaître : d’un côté les sécuritaires, les répressifs, les réalistes… de l’autre les angéliques, les irresponsables, les faibles. Cette vision très vingtième siècle du débat sur la sécurité, très politiquement pratique, ne correspond plus du tout à la réalité mais donne à ce discours une odeur bien caractéristique, celle d’une stratégie, d’une tactique, d’une communication politique, un peu aux abois.

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