En attendant les annonces d’Edouard Philippe pour le déconfinement… En attendant de les commenter, de tenter d’évaluer leur pertinence pour cet exercice inédit, convenons que ce que doit faire le gouvernement est incroyablement compliqué.

Dans ces moments-là, quand le complexe du commentateur me prend, quand  le ‘qui es-tu pour juger ?’ leste forcément mon stylo qui écrit  sur ceux qui agissent, et pour justifier l’inévitable affichage de  certitude que recèle cet exercice, il m’arrivait  de me souvenir de Max Weber et de téléphoner à un autre Weber : Henri…  Max Weber, bien sûr, pour la tension entre ‘l’éthique de conviction’ et ‘l’éthique de responsabilité’ que  tout commentateur normalement constitué ressent, avec laquelle il  doit composer chaque jour.

Exigence qui consiste à traquer les abus de  pouvoir, les contradictions, mais aussi à toujours tenter de se mettre à  la place de celui dont on va commenter l’action (pour le gouvernement)  ou la parole (pour l’opposition). Weber Henri,  lui, avait un avantage sur Weber Max… on pouvait lui téléphoner ou  aller déjeuner avec lui.

Et souvent il se référait au sociologue  allemand, son homonyme, qu’il avait étudié en profondeur. Pour l’édito  de ce matin sur la difficulté de gouverner par gros temps  de défiance, sur les risques d’une démocratie confinée, sur la nature  de notre modèle social, secoué par le virus, j’aurai peut-être téléphoné  à Henri Weber.

Et que vous aurait-il dit ?

Comme d’habitude, en historien de la social-démocratie, il aurait replacé les  événements dans l’histoire de l’Etat-providence. Il m’aurait reparlé d’Edouard Berstein, théoricien du socialisme démocratique.

Il aurait souligné ce fait  historique : nos sociétés ont choisi de sauver des vies plutôt que  l’économie, preuve que la gauche humaniste a aussi gagné des batailles idéologiques. 

Mais il aurait soulevé ce dilemme : Est-ce  que sauver des vies en détruisant l’économie ne risquerait pas de finir  par détruire les deux ? Il m’aurait reparlé du compromis social, du  CNR, de ce qu’il appelait ‘le tragique impuissantement’ des  gouvernants des démocraties libérales d’aujourd’hui,  entre deux confidences moins reluisantes (mais plus drôles) sur l’arrière-cour du pouvoir.

Il m’aurait parlé avec bienveillance et sévérité à la fois des tenants de la radicalité (et avec une part  d’autodérision puisqu’il en fut, jusqu’au début des années  80) qui entretiennent, par leur goût ‘du tout ou rien’, le  statu quo et l’affrontement permanent. Il m’aurait aussi parlé de  l’occasion que la social-démocratie (qu’il ne se résolvait pas à voir  mourir) pouvait trouver dans la crise pour se réinventer,  pour proposer un nouveau compromis historique. 

Il nous aurait aidé à  décoller nos nez du factuel immédiat, du chiffre quotidien, se serait  encore inquiété du poids des fake-news… Il aurait certainement constaté  le retour du tragique de l’histoire, la fin de  la parenthèse enchantée d’un occident épargné des grandes misères et  des guerres. 

Cette parenthèse, c’est lui, sa vie. Il était né en 1944 sur le bateau hôpital d’un camp de travail en Union Soviétique. Il est  mort du Covid-19 … On avait pourtant encore besoin  de lui… pour essayer de comprendre.
 

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  • Henri WeberDéputé européen Groupe de l'Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates
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