La crise ivoirienne marque le déclin d’une Françafrique qui reste une épine dans le pied du président. Le scénario catastrophe fait aujourd’hui frémir à l’Elysée : celui de voir, comme en 2004, des soldats de la Force Licorne ouvrant le feu sur des Ivoiriens dans les rues d’Abidjan, afin de protéger les quinze mille ressortissants Français de Côte d’Ivoire. Ces images de l’ancienne puissance coloniale donnant de la troupe feraient le tour du monde. Nicolas Sarkozy n'en veut pas et garde donc la haute main sur la gestion de cette crise ivoirienne, pour tenter de contraindre Laurent Gbagbo à quitter le pouvoir. Alors, le président français ne cesse d'appeler ses homologues au téléphone, il le fait depuis son séjour chez Mohamed VI au Maroc. Il a notamment joint le président nigérian Goodluck Jonathan, à la tête de la Cédéao, la communauté des états de l'Afrique de l’Ouest, dont trois émissaires sont attendus aujourd’hui à Abidjan pour une ultime médiation. Le président français a proposé un soutien militaire logistique à une éventuelle force d’intervention africaine, destinée à déloger Laurent Gbagbo, ce qui serait synonyme de chaos. En être réduit à faire appel au Nigéria, puissance locale, anglophone, soutenu par les Etats-Unis, montre bien que quelque chose a changé dans ce qui était, il n’y a encore pas très longtemps, le pré carré de la France. La Françafrique serait-elle en train de disparaître ? Elle s’est en tous les cas affaiblie, ce dont il faudrait se réjouir. Finie ou presque l'époque où ces diplomates de l’ombre, mi-hommes d’affaires, mi-barbouzes, faisaient la pluie et le beau temps dans les anciennes colonies, ceux des réseaux gaullistes de Jacques Foccart, jusqu’à Papamadi, surnom du fils de François Mitterrand, impliqué dans le scandale de l’Angolagate. Il reste toujours des personnages qui perpétuent le mythe, à l’image de Robert Bourgi, avocat et ami de Nicolas Sarkozy, mais les Américains et les Chinois sont là pour supplanter, en termes d’influence et de business, l’ancien colonisateur. Les intérêts français en Cote d’Ivoire restent toujours importants : Oui, ceux du groupe de Vincent Bolloré, qui via Havas et Euro RSCG, a conseillé Laurent Gbagbo durant sa campagne présidentielle. Le groupe Total également vient de signer un contrat pour la prospection pétrolière. Si Laurent Gbagbo est chassé du pouvoir, les affaires devront bien se poursuivre avec Alassane Ouattara, réputé proche de Nicolas Sarkozy. Le chef de l’état s’était fait fort d’en finir avec la Françafrique – discours de mai 2006 à Cotonou au Bénin : « il faut se débarrasser des réseaux d’un autre temps et fermer définitivement la page des complaisances, des secrets et des ambiguïtés », avait déclaré le candidat Sarkozy qui, devenu président, avait choqué avec son discours de Dakar de juillet 2007 sur « l’homme africain qui n’est pas assez entré dans l’histoire ». Une maladresse. L’Afrique n’est pas la culture de Nicolas Sarkozy, même si certains de ses amis y prospèrent. Quelle que soit l’issue de cette crise, ce pourrait être perdant-perdant pour la France: si Gbagbo reste, ce sera contre Paris. Si Ouattara lui succède, il restera aux yeux d’une grande partie des Ivoiriens le président de l’étranger. La Françafrique du passé a certes vécu. Mais les nouvelles générations de l’Afrique francophone se tournent désormais vers d’autres horizons que la France. * Gbagbo se prépare à une échéance plus importante ce mardi, avec la venue à Abidjan des présidents Boni Yayi (Bénin), Ernest Koroma (Sierra Leone) et Pedro Pires (Cap-Vert).

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