La Covid et le risque de fracture générationnelle

On sent monter ce sentiment, dans les conversations de tous les jours, les réflexions des élus locaux interprètes de leurs administrés, sur les réseaux sociaux : tout serait fait (confinement, gel des activités culturelles et sociales, fermetures des universités, des bars et restaurants) pour sauver les plus âgés. On sait le prix économique, social et psychologique des couvre-feux et autres confinements. L’essayiste François de Closet, l’éditorialiste Christophe Barbier développent ces thèses, chacun à leur façon : déconfinons, disent-ils, ouvrons et surtout permettons à la jeunesse de vivre quasi normalement, masquée mais à l’université, au théâtre, au cinéma ! Laissons-la vivre ce que doit vivre cet âge et demandons aux plus âgés de se calfeutrer, de s’isoler le temps de vacciner tout le monde. Bref inversons l’attention. Après tout, la génération pour laquelle toute la société est en train de se sacrifier n’est-elle pas celle qui a construit ce monde ? Les boomers, qui ont surconsommé, vécu cette période enchantée, sans guerre, aux lendemains toujours radieux, période de libération sexuelle sans sida, de plein emploi, de croissance, d’emprunt facile ; période de goinfrerie consommatrice, ce ‘temps du plastique’, comme le chantait Léo Ferré, cette vie carbonée, sans entraves ni limites. Ayant bien profité de l’Etat nounou des Trente glorieuses, cette génération a même fini par tout privatiser et déréguler. Dans ces descriptions, toute une génération a les traits de Bernard Tapie ou de Paul-Loup Sulitzer (comme le chantait Alain Souchon) ! Bref, ils ont essoré la planète, laissé une dette écologique peut-être fatale et il faudrait que la première génération certaine de moins bien vivre que ses parents sacrifie encore sa jeunesse pour leur faire gagner quelques années de vie, juste avant qu’on retarde l’âge de la retraite ?  

Et pourtant ... 

Et pourtant, d’abord, l’argument médical ne tient pas. Calfeutrer les plus anciens, les isoler (et seulement eux) serait même contre-productif parce que le virus se répandrait dans la société, disent les médecins… et, en valeur absolue, toucherait beaucoup plus de monde… alors le virus muterait plus vite et serait plus dévastateur pour tous les âges. Ça c’est la raison, disons technique, de l’inanité de l’argument générationnel. Mais surtout cette génération est composée d’individus, nos parents. Il faut, bien sûr, faire le procès de la logique d’une époque, examiner quels ont été les ressorts d’une génération qui a aussi su créer un continent sans guerre et de progrès social inédit. Mais ne faudrait-il pas surtout dépenser notre énergie à construire une vraie politique pour la jeunesse, lui offrir les meilleures conditions d’éducation et d’études pour lui donner les moyens d’imaginer un avenir que les générations précédentes ne lui ont pas facilité ? N’est-ce pas le principal enseignement que cette crise aura révélé, et la meilleure façon de réparer, un tant soit peu l’héritage qui leur est laissé ?  

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