Nicolas Sarkozy met le mot « frontière » au centre du débat de cette dernière semaine…

Pourquoi faire campagne autour de ce mot ?

La frontière est, bien sûr, une notion idéale pour s’adresser aux électeurs du FN mais, aussi, plus largement, pour tenter de résoudre une équation en permanence à l’esprit du président: comment réconcilier la France du Non et la France du Oui ? La frontière concentre de nombreuses préoccupations des français. La frontière rassure et protège. En invoquant les frontières on peut parler, incidemment de l’étranger, le dénoncer sans en avoir l’air, mais aussi du protectionnisme économique ou la réciprocité commerciale qui plaira plus à la gauche de la gauche. Nicolas Sarkozy en est persuadé, il ne peut gagner qu’en s’adressant, aussi, à une partie des électeurs de Jean-Luc Mélenchon qui ne retrouvera pas, pense-t-il, chez François Hollande le caractère trempé et la détermination du candidat du Front de Gauche envers les excès de la mondialisation. Après avoir épousé la colère contre la presse, une colère qui ne salit pas, une colère antisystème qui plait autant aux deux bouts de la droite et de la gauche, le thème de la frontière est tout indiqué pour attirer l’attention de tous ceux qui ont exprimé un vote analysé comme un vote de crise, un vote de demande identitaire, dimanche dernier.

Mais c’est un discours qui reste théorique, on ne va pas remettre des douaniers à nos frontières.

C’est largement incantatoire. On peut, certes, durcir les conditions d’entrées des étrangers, stigmatiser Schengen ou instaurer des barrières douanières (et encore, simplement aux frontières de l’Europe), mais c’est tout. La frontière est donc surtout une idée. C’est le patriotisme, le nationalisme ou l’amour de la République : l’éventail politique des avantages de la notion de frontière est large ! La défense des valeurs de la République peut s’inscrire dans cette démarche. Danton disait en 1793 devant la convention : « Les limites de la France sont marquées par la nature, du côté du Rhin, du côté de l’Océan, du côté des Alpes. Là doivent finir les bornes de notre République. ». Mais l’intention du président c’est aussi et encore de transgresser pour rebondir. Parce que les élites dites « mondialisées et eurocrates » n’aiment pas les frontières c’est bien connu. Finie la mode des « sans-frontières » du quartier latin. D’ailleurs le président se pose en iconoclaste, du côté du peuple, contre les conformistes bobos déracinés. « J'ai levé le tabou des frontières » dit-t-il avant de poursuivre : « n'en déplaise à la « pensée unique », aux « experts » et « commentateurs » (ça c’est nous !). Plus grandiloquant, il poursuit : « Sans frontières, il n'y a pas de Nation, il n'y a pas d'Etat, il n'y a pas de République, il n'y a pas de Civilisation. ». Pour la Nation, et l’Etat c’est vrai ; pour la République et la Civilisation ça se discute avec les philosophes (ça tombe bien nous avons Régis Debray avec nous pour savoir ce qu’il en pense). Dans la situation de déprime et de doute existentiel de la France, la frontière évoquée pour répondre aux peurs fait plus penser à la ligne Maginot qu’à la nouvelle frontière de Kennedy. Parce que la frontière est ambivalente : ce peut être le renfermement ou les lignes à dépasser, le rejet de celui qui est dehors ou la solidarité entre ceux qui sont dedans. La notion de frontière, finalement, ne peut se suffire à elle-même, elle dépend du discours qui l’accompagne parce que, comme disait Eluard : « Le mot frontière est un mot borgne, l’homme a deux yeux pour voir le monde ».

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