François Hollande l'a déclaré hier depuis Riyad, en Arabie Saoudite : il soutient la démarche de Manuel Valls, qui veut donc interdire les spectacles de Dieudonné après ses propos jugés antisémites. Le ministre de l'Intérieur a-t-il raison ?

Eh bien, on serait tenté de dire oui... Manuel Valls a eu raison de taper du poing, raison de marquer le coup face à ce qui n'est pas ou plus tolérable.

On ne peut pas impunément, dans la France de 2013, dire tout et n'importe quoi, même sur un plateau de télévision ou sur les planches d'un théâtre privé, fût-il le sien.

Tourner en dérision la Shoah sur un air d'Annie Cordy, inviter un négationniste patenté (Robert Faurisson) à monter sur scène, regretter les chambres à gaz à l'évocation du nom de Patrick Cohen, ou colporter sur les réseaux sociaux un geste, la « quenelle », pour ne pas la citer, dont on ne sait pas s'il emprunte d'avantage au salut nazi ou au bras d'honneur antisystème, comprenez dans la bouche des amis de Dieudonné, antisioniste, voire antijuif tout court… Non, tout cela ne peut pas devenir normal, quotidien, ni banal... On a suffisamment critiqué le silence du gouvernement et de toute la classe politique au moment des premières insultes racistes anti-Taubira pour ne pas se féliciter, cette fois, de la réaction à chaud de Manuel Valls, mais aussi, il faut le noter, du patron de l'UMP, Jean-François Copé, qui a fait part hier de son soutien entier au ministre de l'Intérieur. Alors, on peut débattre pendant des heures de la liberté d'expression, des limites de l'humour, de l'interprétation au 36ème degré de la « quenelle » de Dieudonné ou d'Anelka, mais les faits sont là : l'antisémitisme de Dieudonné, car c'en est bien un, n'est pas pire ou moins pire que les autres formes de racisme. Il n'en est que le triste équivalent... Ce n'est pas une forme d'expression, même humoristique, critique, borderline , non, cela s'appelle délit, passible, en théorie, de six mois de prison... Et c'est bien à ce vieux fond antisémite, antisystème et complotiste, dans lequel l'extrême-droite a baigné durant des années avant de passer sa façade à la peinture bleu-marine, que Manuel Valls a décidé de s'attaquer, en demandant aux préfets de tout faire pour interdire les prochains spectacles de Dieudonné...

Les faits sont là et pourtant, interdire ses spectacles ne serait pas forcément la bonne solution...

Pour plusieurs raisons dont la première tient au formidable coup de pub accordé à Dieudonné par cette affaire. « A chaque fois que la presse parle de lui, expliquait récemment son ancienne productrice, on vend 1000 places de plus ». Autant dire que ce statut de paria médiatique, de bonimenteur seul contre tous, banni par le système, ne ferait qu'alimenter le fond de commerce de ses spectacles. D'ailleurs on peut s'interroger : si vraiment Dieudonné est un danger pour la république, pourquoi interdire sa tournée, mais le laisser jouer deux fois par jour dans son Théâtre de la Main d'Or à Paris ? Et en quoi une interdiction de salle réduirait-elle son audience sur internet, lui dont les vidéos sont parfois regardées par plus d'un million de personnes ?

Manuel Valls le sait bien. Tous les maires, ou presque, qui ont tenté de faire interdire un spectacle de Dieudonné dans leur ville s'y sont cassé les dents. Certains, comble de l'ironie, ont même été condamné à payer une amende. Car le fond du problème est bien celui-là : en France, la loi concernant les humoristes est l'une des plus permissive ; il est presque interdit d'interdire et, surtout, on n'interdit pas un spectacle a priori , en vertu d'un éventuel trouble à l'ordre public. Là encore, c'est un pilier de notre droit d'expression. La logique de la démocratie, c'est de condamner sur preuve, a posteriori : de laisser tourner les rotatives de Charlie Hebdo sur les caricatures de Mahomet et de juger ensuite si elles sont contraires au droit, de laisser sortir la Une de Minute sur Chistiane Taubira et de juger sur pièce.

L'oublier, ce serait faire de l'État un censeur moral chargé de dire qui est drôle et qui ne l'est pas, qui risque d’outrepasser la loi, un remède qui serait presque pire que le mal…

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