Deuil national entre émotion et exaspération. Emotion, on le voit à l’impressionnante file d’attente pour se recueillir devant la dépouille de l’ancien président, signe du besoin de communion.

Jacques Chirac en 2002 au sommet franco-italien
Jacques Chirac en 2002 au sommet franco-italien © Getty / Franco Origlia

Et en même temps, il y a cette exaspération, silencieuse, massive, aussi, suscitée par la place médiatique que prennent ces cérémonies. L’ambivalence est là : émotion, exaspération ressenties parfois par les mêmes personnes. On est souvent paradoxal dans notre rapport à l’actualité. C’est le lot de notre écosystème médiatique. 

Quand un sujet domine, surtout pour des raisons d’émotions collectives, alors il devient envahissant. Le tout-info, les réseaux sociaux,  nous submergent. Les habitants de Rouen, par exemple, qui voudraient que l’attention du pays (et donc des médias) soit tournée, en premier lieu, vers eux, vivent mal une certaine monomanie pour l’événement, jugé principal. 

Quand même… un sondage  plaçait hier Jacques Chirac meilleur président de la Vème, à égalité avec de Gaulle !

Autant demander aux participants d’un enterrement si le mort qu’ils honorent était un type bien ou pas ! D’ailleurs, au lendemain de son décès, le même institut donnait François Mitterrand largement en tête, devant de Gaulle ! On peut apprécier ou pas le gaullisme mais mettre au même niveau Jacques Chirac et celui qui a fondé la 5ème République, évité une guerre civile en 1958, incarné la France avec une telle puissance, fixé le cap diplomatique du pays (toujours en vigueur), dans une période d’exceptionnelle croissance et d’enrichissement ... Voilà qui signe le caractère déplacé de ce sondage. 

Ce résultat éphémère parle aussi de l’évolution de notre rapport aux présidents

La popularité de de Gaulle était celle de la puissance sur le quotidien et le destin de la France ! Celle d’un chef de l’Etat d’avant la mondialisation, celle des plans quinquennaux, des frontières, du franc, de la souveraineté pleine et entière, du dirigisme et du capitalisme d’Etat. Celle d’avant la volonté exprimée des peuples à être consultés, écoutés à tout propos, celle où il suffisait que le président pointe un lieu sur la carte pour qu’il y soit implanté une centrale nucléaire, un aéroport, sans que personne n’ait rien à dire. 

Aujourd’hui, confusément, les Français savent qu’on ne peut plus attendre grand-chose du président dépouillé de beaucoup de ses pouvoirs réels

On le juge donc non pas sur ses résultats mais sur sa personne, sur le reflet qu’il donne de nous-mêmes. Était-il sympathique ? Il l’était, assurément. Faut-il qu’on ait intégré à ce point l’impuissance de nos présidents dans le monde ouvert du XXIème siècle pour en être là : le juger sur la chaleur de sa poignée de main, ses bons mots, son coup de fourchette ? On évalue l’homme plus que le président. Qui aurait eu l’idée saugrenue de demander si le général de Gaulle était sympathique ? Il ne l’était pas particulièrement. La distance, la hauteur, le refus de la familiarité, étaient d’ailleurs  des conditions assumées de son autorité. Faut-il regretter cette époque ? Vaste question de philosophie démocratique.

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