On se dit que le président doit vraiment réaliser que ce n’était pas très malin d’annoncer à l’avance un remaniement ministériel. L’air de rien, par petites touches, par intonations exprimant le doute ou par franches prises de distance, le premier ministre a hier pris une pose d’autonomie critique qui ne peut que défier celui qui l’a nommé. Pourquoi a-t-il fait ça ? Soit il se sait sur le départ et commence à reprendre sa liberté. Il se « désarkozyse » et redevient le modéré, le pondéré qu’il fut avant 2007 pour préparer 2017 (la réaction exaspérée de Jean-François Copé en atteste). Soit il se dit qu’il peut rester à Matignon (hypothèse tout à fait plausible, parce que l’on ne voit pas bien le bénéfice politique à se séparer d’un premier ministre relativement populaire quand on est soi même un président relativement impopulaire)…bref, je reprends mon scenario, on en était à Nicolas Sarkozy gardant François Fillon… Et là on comprend que le Premier ministre fixe les nouvelles règles, le nouveau rapport de force : « Maintenant j’affiche ma différence et je l’assume. Le Président sera bien obligé d’en tenir compte puisqu’il m’aura confirmé à mon poste en connaissance de cause ». Bref, François Fillon, assez détendu hier, a un avenir plutôt cool. Sorti du gouvernement mais populaire ou resté au gouvernement mais renforcé.

Là vous nous faite une lecture stratégique. Il n’y a pas aussi des raisons de fonds à cette prise de distance ?

Il est certain que François Fillon, Catholique pratiquant, élu du Centre-Ouest, une terre fortement marquée par les traditions MRP, modéré et lui-même issue du gaullisme social et du séguinisme, c'est-à-dire d’une exigence républicaine, ne peut qu’être troublé par la façon de faire de messieurs Estrosi ou Horteufeux. Cela dit, hier, s’il a critiqué des excès de langage, s’il a émis des doutes sur le caractère applicable de la déchéance de nationalité, François Fillon n’a pas désavoué très explicitement des propos bien peu républicains sur les Roms, des propos quotidiens de leader de la majorité dont il est le chef et qui frisent la dénonciation d’une responsabilité collective et ethnique. C’est là que l’on voit que la conscience est bridée par la stratégie ou tout simplement par le bonheur d’être au pouvoir… ! Vu sous cet angle (le bonheur d’être au pouvoir) on a plus fort encore que François Fillon : Bernard Kouchner. Le ministre des affaires étrangères dit : « J’ai songé à démissionner ». Pourquoi le dire publiquement ? S’il ne l’a pas fait, ça voudrait dire, logiquement, qu’il a réussi à faire modifier la politique envers les roms. Evidemment ce n’est pas le cas, le Ministre de l’intérieur a persisté hier et Bernard Kouchner est toujours là. Enfin il y a le cas Hervé Morin qui parle des roms traités comme des « boucs-émissaires ». Accepter cette situation, même en maugréant peut s’admettre du point de vue de la stratégie, on y revient…ce n’est pas très glorieux, je vous l’accorde mais bon, le Nouveau-Centre fait partie de la majorité, négocie des sièges au sein de l’UMP à chaque élection… Et puis, le centre droit a une incomparable et légendaire capacité de digestion de couleuvres et autre reptiles de toutes tailles. Le vivarium du jardin des plantes est en passe de devenir le fournisseur officiel pour les repas d’une bonne partie du gouvernement. En politique ce qui relève de la stratégie n’est pas toujours facile à différencier de ce qui tient de la conviction… et inversement.

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