De façon maintenant habituelle, les proches du premier ministre accusent la presse de s’acharner et d’être le carburant de sa déconfiture. C’est vrai et faux à la fois. Ce qui est faux (commençons par là) c’est qu’il n’y a pas une volonté particulière de dénigrement systématique, il n’y a pas une cabale journalistique pour dézinguer le pouvoir quel qu’il soit. On accusait déjà la presse de s’acharner contre Nicolas Sarkozy. La raison avancée par l’UMP était toute trouvée : «la presse est de gauche !» On accuse maintenant la presse de vouloir couler le premier ministre : la raison toute trouvée « la presse est vendue à l’idéologie libérale ». Tout ça n’a pas de sens. En revanche ce qui est vrai c’est que, et Nicolas Sarkozy et Jean-Marc Ayrault ont, chacun un problème d’adaptation au monde médiatique tel qu’il est devenu. Non pas parce qu’ils sont Nicolas Sarkozy et Jean-Marc Ayrault mais parce que le monde politique français vit toujours avec des reflexes d’avant internet et le numérique et que ces deux hommes (à deux moments différents) ont été et sont au devant de la scène et l’occupent quotidiennement. Nicolas Sarkozy subissait la salutaire tyrannie de la cohérence imposée par internet et l’accessibilitée immédiate et pour chacun à l’archive politique.

Il parlait beaucoup et donc pouvait être mis en contradiction avec lui-même à tout moment.

Son hypermédiatisation volontaire qui était efficace au temps de la seule télévision devient impraticable au temps des moteurs de recherche et la numérisation des images et du son, disponibles pour tous. Jean-Marc Ayrault ne semble pas non plus avoir intégré les exigences des nouveaux médias. Que s’est-il passé avec le Parisien ? Le premier ministre a répondu à des lecteurs convoqués par ce journal. Il estimait qu’il s’agissait d’une forme d’interview alors que c’était une conversation. Le lecteur prenait la place du média. Le lecteur n’était plus au bout de la chaine mais était devenu le médiateur. Or, on ne négocie pas avec le lecteur. Ça change tout. Ce n’est pas une interview à l’écrit que l’on relit et peaufine. C’est la règle, normalement l’interviewé donne son avis final après avoir modifié ses réponses s’il le souhaite. Là, c’était impossible, l’entretient était filmé pour Internet et il n’y avait pas de retouches envisageables. Cela dit Jean-Marc Ayrault aurait pu faire cette gaffe sur les 39 heures en direct à la radio. Ses errements médiatiques traduisent d’abord des incertitudes politiques et ça, il n’y a plus beaucoup de moyens de le masquer dans un univers d’infos-continue et de commentaires permanants. Tous les gouvernements sont confrontés à la gestion de leurs revirements. Chacun trouve le moyen de les justifier. Vous avez remarquez, la dernière mode c’est d’affirmer vouloir briser un tabou. Tabou est devenu le mot magique qui transforme une girouette honteuse en pragmatique vertueux. Quand un politique veut faire, finalement ce qu’il dénonçait avant. Il ne varie pas, il ne réalise pas son erreur, il ne fait pas amande honorable, il ne dit pas « j’avais tort, je change d’avis »… il dit « je brise un tabou ». C’est quand même plus classe non ? Tiens je faisais attention à ma ligne mais finalement je me briser un petit tabou, je vais reprendre une de ces viennoiseries.

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