L' histoire d'un chauffeur de tuk-tuk, dont l'interview inspirée à fait six millions de vues sur les réseaux sociaux et raconte mieux que personne la crise égyptienne.

Capture d'écran de la vidéo de Mostapha, le chauffeur de Tuk-Tuk
Capture d'écran de la vidéo de Mostapha, le chauffeur de Tuk-Tuk © DR

Voilà une histoire égyptienne comme on les aime. A première vue, on a envie de sourire, mais on découvre vite une dimension plus profonde, plus critique, tenant à la fois de la comédie et de la tragédie. Le peuple égyptien est connu dans tout l’Orient pour une forme d’humour et de gaieté totalement originale, une sorte de mise en abîme du réel qui confine à la métaphysique universelle, comme un antidote à la dureté ou à l’absurdité de la vie quotidienne.

De grands écrivains égyptiens comme Albert Cossery ou Naguib Mahfouz en ont fait leur miel. Les Egyptiens appellent cela des « Nokat » des petites histoires qu’ils s’échangent donc avec gourmandise.

Nul doute que la mésaventure de Mostapha a fait plusieurs fois le tour du pays. Mostapha est chauffeur de Tuk-Tuk, ces tricycles à moteur qui font office de taxi.

Interrogé dans la rue par un journaliste équipé d’une caméra, il dit soudain la vérité toute nue, avec une ingénuité et un sens de la formule qui font mouche :

On regarde la télévision, on voit que l’Egypte ressemble à Vienne ; on descend dans la rue, on découvre que c’est la cousine de la Somalie !

Oh, le choc est énorme, un uppercut si bien envoyé par cet homme de petit peuple cairote, un diplômé autoproclamé en « tuk-tuk », qui dit soudain la misère, l’inflation des prix, l’insalubrité, l’état et le sentiment d’abandon de certains quartiers.

Avec un aplomb sans pareil, Mostapha continue :

Les trois choses les plus importantes pour qu’un pays se développe sont l’éducation, la santé et l’agriculture. Si le citoyen avait accès à ces choses-là, seul Dieu pourrait surpasser ce pays !

Et il ajoute qu’il ne comprend pas, mais alors pas du tout, comment son pays a pu tomber si bas. Le témoignage de Mostapha passe sur une chaîne privée de télévision et là, c’est l’emballement. Sur Facebook, 6 millions d’Egyptiens regardent, s’échangent et commentent cette interview qui devient un objet politique. Sur la toile le hashtag, « je suis diplômé en tuk-tuk » se répand comme une traînée de poudre.

Comment réagit le régime du maréchal Al-Sissi ?

Mal, très mal. On ne sait pas bien aujourd’hui où se trouve Mostopha, les uns disent qu’il se cache, d’autres qu’il aurait été arrêté, puis relâché, on ne sait pas vraiment.

Le journaliste qui l'a interviewé a été prié de prendre ses vacances, sa page Facebook a été supprimée tout comme la fameuse vidéo et tous les Egyptiens ont vu dans la dernière conférence de presse du Maréchal Al-Sissi une allusion menaçante et à peine voilée au malheureux Mostapha : le président a appelé les médias à agir dans « l’intérêt de l’Egypte », affirmant que « les réseaux sociaux peuvent être instrumentalisés par des agents étrangers pour détruire de l’intérieur des Etats ».

Cette rhétorique aussi vieillotte que complotiste révèle l’incroyable parano du régime, qui faut-il le rappeler emprisonne des dizaines de milliers de citoyens et parmi eux nombre de journalistes.

Quelle est la situation sociale en Egypte ?

Très mauvaise, voire explosive. Rappelons que l’Egypte est le plus grand des pays arabes, que son économie est proche de la banqueroute, et sa situation budgétaire dans un état critique.

Les mesures d’assainissement prises ces derniers mois touchent durement la population. Et le régime est d’autant plus crispé que les Frères musulmans et islamistes radicaux ont toujours profité des tensions sociales pour accroître leur emprise.

Pendant ce temps-là la médiatisation du désarroi d’une partie de la population se poursuit, parfois à l’extrême. Quelques jours après la colère du chauffeur de tuk-tuk, la vidéo d’un chauffeur de taxi s’immolant par le feu en criant qu’il n’a plus rien à manger a choqué et fait elle aussi le tour des réseaux sociaux.

Le lien, bien sûr, a rapidement été fait avec le suicide similaire du vendeur tunisien Mohamed Bouazizi il y a cinq ans, qui fut à l’origine de la révolution qui destitua Ben Ali et plus largement de ce qu’on a appelé les « printemps arabes ». Le 11 novembre prochain, à Alexandrie, la deuxième ville du pays, une manifestation est déjà prévue et intitulée « révolution des pauvres ».

En Egypte, le maréchal Sissi est assis sur un volcan.

L'équipe

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.