Des élections législatives décisives auront lieu ce vendredi en Irlande, où les seules certitudes, ce soir, sont un record de l’abstention et un éparpillement des voix qui menacent très sérieusement la coalition au pouvoir, bipartisane, qui unit le centre droit et le parti travailliste. Et c’est un incroyable paradoxe, car sur le papier, le bilan de cette coalition ressemble à un petit miracle : une croissance quasi-chinoise de près de 7% en 2015, et d’au moins 4 et demi pour cent en 2016, un chômage presque divisé par deux, des exportations et des investissements qui s’envolent littéralement, et un déficit public redescendu largement sous la barre des 3%, personne ne peut dire mieux en Europe. Sept ans après l’éclatement de la bulle immobilière et une violente récession, l’Irlande is back, l’Irlande redevient le Tigre des années 90, ce petit pays de moins de 5 millions d’habitants, ouvert sur le monde, doté d’une énergie exceptionnelle, et qui innove et crée de la richesse. Voilà, ce que disent les chiffres, qui, bien sûr, sont tous incontestables.

Pourtant ces chiffres mirobolants ne suscitent pas un enthousiasme débridé. La crise et l’austérité drastique, brutale, qui l’a suivie, ont transformé l’Irlande : à bien des égards, ce n’est plus le même pays. La crise et l’austérité ont laissé des traces et déstabilisé durablement une large partie de la société, le tissu fin de la société. Pourtant pas effarouchée dans le passé par les inégalités, la société irlandaise se ressent aujourd’hui comme extrêmement polarisée. Il y a d’un coté les déclassés et de l’autre les survivants, il y a d’un coté ceux qui ont perdu leur logement et ne l’ont pas retrouvé, et de l’autre les salariés des multinationales dont les revenus ont fait mieux que résister à la crise, il y a ceux qui n’ont jamais retrouvé leur mode de vie d’avant, et ceux qui flambent à nouveau, il y a ceux dont les enfants – plusieurs dizaines de milliers - sont partis à l’étranger pour trouver autre chose qu’un emploi précaire, et ceux, les mieux formés, qui ont trouvé leur place dans cette économie de l’innovation, dans ces grandes entreprises étrangères en pointe dans la technologie ou la pharmacie. Voilà pourquoi le thème de l’austérité et de ses conséquences monopolise encore les débats de cette étrange campagne.

Cette forte polarisation fait aussi débat aux Etats-Unis, et on la sent bien dans les premiers résultats des primaires. La croissance est une chose, le ressenti de la croissance en est une autre. C’est d’ailleurs justement aux Etats-Unis, que des économistes dans les années soixante-dix, attirés par la psychologie, se sont intéressés au bonheur et au ressenti de la croissance. Ne souriez-pas, c’est un domaine tout à fait sérieux de la recherche en économie. C’est un démographe et économiste américain, Richard Easterlin, qui le premier s’est posé la question de savoir, selon son expression, « si l’augmentation des revenus de tous permettrait d’augmenter le bonheur de tous », c’est à dire si la forte croissance de l’après guerre avait rendu les gens plus heureux. Vous connaissez la réponse, bien sûr, c’est non, la croissance pourtant très forte pendant 30 ans, n’a pas eu d’impact majeur sur le bonheur des Américains, tout comme le rebond spectaculaire de la croissance irlandaise depuis trois ans, n’a pas agi comme une baguette magique sur le moral des Irlandais. S’il est une leçon à tirer de cette histoire irlandaise, c’est que l’économie est un facteur majeur mais que nos politiques doivent aussi s’intéresser avec la même énergie à la société, à toutes les dimensions sociales qui fabriquent du lien, de l'épanouissement, de l'émancipation, de la solidarité et sans aucun doute un peu plus de bonheur.

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