Contrairement à ce qu’affirme Jean-Claude Gaudin depuis le drame de la rue d’Aubagne qui a fait huit morts, la ville de Marseille avait les moyens de faire des travaux dans des logements insalubres. Mais elle ne les a pas utilisés.

L'effondrement de deux immeubles rue d'Aubagne le 5 décembre 2018 à Marseille a précipité les arrêtés de périls : la ville en a pris 147 en trois mois.
L'effondrement de deux immeubles rue d'Aubagne le 5 décembre 2018 à Marseille a précipité les arrêtés de périls : la ville en a pris 147 en trois mois. © AFP / GERARD JULIEN

Quand le propriétaire d’un logement insalubre ou dangereux n’effectue pas de travaux, la ville a le droit juridiquement de se substituer à lui et d’effectuer des travaux pour mettre ses occupants en sécurité. Elle fait ce qu’on appelle des travaux d’office. 

Une dizaine de travaux d’office en deux ans

À Marseille, seule une dizaine de ces travaux auraient été effectués en deux ans. "La mairie pourrait faire des travaux d’office, confie un agent du service de la ville, les larmes aux yeux. Mais c’est lourd, ça prend du temps. C’est comme les poursuites judiciaires. Ce sont des dossiers très compliqués à monter juridiquement, car il faut justifier de la mauvaise foi des propriétaires. Le problème, c’est qu’on n’est pas formés pour ça et qu’avant le drame de la rue d’Aubagne, on n’avait pas de juriste dédié à ça." 

Deux millions d'euros à peine consommés

"Pas de juriste dédié" et pourtant... Selon des documents que nous nous sommes procurés, la mairie de Marseille a débloqué en 2014 et pour une durée de quatre ans, un budget de deux millions d’euros pour des activités de conseils techniques et juridiques sur ces travaux d'urgence. Il s’agissait alors d’un marché public à bons de commande, dont l’appel d’offres précise que l’objectif est "d’aider à l’application de procédures coercitives en accompagnant les services de la ville de Marseille dans le suivi des dossiers". Un budget était donc bien prévu pour pallier les carences des propriétaires indélicats.

Extraits du marché public de prestations intellectuelles n°14/ET/EHI émis par la ville de Marseille le 25 avril 2014.
Extraits du marché public de prestations intellectuelles n°14/ET/EHI émis par la ville de Marseille le 25 avril 2014.

Le problème, c’est que sur ces deux millions d’euros, seule une toute petite partie a été consommée entre 2014 et 2018, la durée du marché public. "J’ai rencontré des opérateurs qui ont été mandatés par la ville de Marseille pour intervenir sur ces travaux d’office, mais ils n’ont été pratiquement jamais été sollicités par les services de la ville, confirme Emmanuel Patris, ex urbaniste à la Soleam, la société d’aménagement de la ville de Marseille. Ils n’ont utilisé qu’environ 15 % du marché public, alors qu’une enveloppe a été attribuée dès le départ pour intervenir."

Un autre budget dédié à la réalisation des travaux aurait lui aussi été très peu utilisé.

Des immeubles signalés depuis des années

Résultat : il souffle un vent de panique dans les services municipaux. La ville est prise d'une frénésie d'arrêtés de périls : elle en a pris 147 en trois mois, autant que le nombre d’arrêtés pris ces quatre dernières années (ce qui est très peu comme l’a déjà dénoncé le rapport Nicol en 2015).

Extrait du rapport Nicol, mai 2015.
Extrait du rapport Nicol, mai 2015.

Parmi les immeubles récemment frappés d’arrêtés de péril, beaucoup avaient été signalés depuis plusieurs années. "Tous les jours, je reçois des dizaines de personnes qui ont interpellé les pouvoirs publics et les propriétaires privés depuis des années, et rien n’a été fait" déplore Kaouther Ben Mohamed, du collectif Marseille en colère, créé après l’effondrement des immeubles.

Un constat partagé par Florent Houdmon, le directeur de la Fondation Abbé Pierre dans les Bouches-du-Rhône : "On a plein d’exemples d’immeubles évacués avec des arrêtés de périls depuis le drame et on est surpris car ce sont des immeubles qu’on connaissait déjà, explique-t-il. Ça faisait des années qu’on demandait aux services d’hygiène ou aux propriétaires d’intervenir et on n’avait pas de réponse. Parfois même, on avait des arrêtés de péril passés puis levés et deux ans après ils étaient de nouveaux en arrêté de péril et évacués. Malheureusement il y a eu ce drame, ça amène une prise de conscience."

Depuis le 5 novembre 2018, 2 000 personnes ont été délogées et seuls 500 ont retrouvé un toit.

Contactée, la mairie n’a pas souhaité répondre à nos questions.

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