Près de 60 000 patients sont opérés de l’obésité en France chaque année. C’est vingt fois plus qu’il y a vingt ans. Mais cette chirurgie peut provoquer, si elle n’est pas pratiquée dans les règles, des maladies neurologiques graves, des addictions, voire des suicides. Enquête.

Opération de sleeve gastrectomy, chirurgie viscérale et digestive de l'obésité à l'hôpital de Meaux (Seine-et-Marne).
Opération de sleeve gastrectomy, chirurgie viscérale et digestive de l'obésité à l'hôpital de Meaux (Seine-et-Marne). © Getty / BSIP/UIG / Contributeur

La chirurgie de l'obésité connait un engouement en France. Il faut dire qu'elle a des résultats spectaculaires :  "ces interventions permettent de perdre entre 20 % et 40 % du poids d’origine dans des délais rapides, explique le professeur Simon Msika, président de la Société française et francophone de chirurgie de l’obésité et des maladies métaboliques (SOFFCOMM). Mais elles permettent surtout de diminuer par deux la mortalité des personnes obèses opérées par rapport à celles qui ne le sont pas", ajoute le professeur. Mais cette pratique n'est pas anodine et peut avoir des conséquences graves. 

"On va éliminer cette histoire de 6 mois"

"C’est une intervention lourde soumise à des recommandations de la Haute autorité de santé (HAS) qui, si elles ne sont pas respectées, peuvent avoir des conséquences parfois graves pour les patients", explique le professeur François Pattou. Avant son opération, le patient doit avoir consulté plusieurs spécialistes et avoir bénéficié d’un suivi psychologique pour effectuer un bilan médical complet. Le délai recommandé est de six mois minimum. Un délai trop long pour certains. 

"De nombreux patients en souffrance et pressés de maigrir après des années de régime, insistent pour être opérés plus rapidement, constate Benjamin Castel, chirurgien de l’obésité à l’hôpital privé de l’Ouest parisien à Trappes. Si on refuse, ils vont au plus offrant, au plus rapide, un peu comme au supermarché." Ces cas ne sont pas isolés. Pour vérifier s’il était facile de raccourcir les délais, nous avons pris rendez-vous dans une clinique, en nous faisant passer pour la sœur d’une femme obèse qui souhaite se faire opérer en trois mois. Le chirurgien nous a clairement dit : "On va trouver un système pour éliminer cette histoire de six mois."

Reprise de poids et addictions

Mais le contournement des règles peut provoquer des complications comme des problèmes psychologiques liés à la modification radicale de l’image du corps du patient. "Cela a des répercussions sur la façon dont la personne se sent avec elle-même, dans ses liens de couple, par rapport à ses enfants, à ses amis, explique Roxane Mallet, psychologue clinicienne et spécialiste des troubles du comportement alimentaire. La chirurgie ne résout pas les problèmes de l’obésité, poursuit-elle, ce n’est pas une baguette magique. La personne qui a été obèse reste plus fragile à vie et peut reprendre du poids."

La reprise de poids peut s’accompagner de dépressions ou d’addictions, à l’alcool notamment. "Des patients qui n’avaient pas de problème d’alcool avant se sont mis à boire parce qu’ils ne pouvaient plus manger. Le vide affectif qui était comblé avant par la nourriture, ils l’ont comblé par autre chose", témoigne Roxane Mallet.

Des risques de cancer

Certaines techniques comme le by-pass (pontage sur l'intestin) peuvent provoquer à long terme des cancers, comme celui du côlon.  "Normalement, les aliments doivent passer par l’intestin grêle sur une distance de 6 mètres. Le principe du by-pass est de raccourcir cette distance à 1,2 mètre, explique Marc Vertruyen, chirurgien digestif aux cliniques de l’Europe à Bruxelles, donc il y a toute une série d’aliments qui ne sont pas digérés, mais, poursuit-il, le colon n’est pas fait pour recevoir des aliments non-digérés. Les muqueuses peuvent s’altérer."

Face à ces dérives, le gouvernement a décidé de mieux encadrer la chirurgie de l’obésité, et de soumettre à autorisation les établissements qui la pratiquent. "Un seuil d’activité sera déterminé", précise Sylvie Escalon, directrice adjointe à la direction générale des offres de soins (DGOS) au ministère de la santé. A terme, 250 établissements pourraient ne plus pouvoir pratique cette chirurgie. 

LIRE L'ENQUÊTE INTÉGRALE | Obésité : les dérives de la chirurgie, une enquête de Laetitia Cherel, cellule investigation de Radio France, à lire dès maintenant et à écouter samedi 8 février à 13h20 dans Secrets d'info.

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