Les services de renseignement français ont décidé de faire appel plus massivement à des analystes pour lutter contre le terrorisme. Elodie Guéguen a enquêté.

Gendarme français, Brigades Départementales de Renseignements et d’Investigations Judiciaires
Gendarme français, Brigades Départementales de Renseignements et d’Investigations Judiciaires © AFP / Denis Charlet

Les attentats de Toulouse, de Charlie Hebdo, du 13 novembre ou encore celui de Nice posent de nombreuses questions sur les services de renseignement. Les attentats ont montré que l’on manquait cruellement d’analystes pour traiter les informations.

Les services de renseignement embauchent par dizaine des jeunes, employés pour travailler aux côtés des policiers du renseignement intérieur, et analyser les informations. Certains de ces jeunes sortent d’écoles prestigieuses comme l’ENA, Centrale, Polytechnique, d’autres ont étudié les sciences sociales à l’université. Si les services sont performants pour recueillir du renseignement, ils le sont beaucoup moins pour traiter l’information, comme l’explique le criminologue Alain Bauer :

Après chaque attentat terroriste, dans les minutes qui suivent l’identification d’un auteur, entre 5 et 15 kilos de documents sortent des archives.

"Cela qui montre qu’on savait beaucoup de choses, poursuit Alain Bauer, et que le problème n’est pas l’absence d’information ou de communication de l’information mais l’absence d’analyse de l’information."

Les universitaires pourront apporter aux policiers, des connaissances scientifiques, de la culture, et selon Olivier Chopin, qui est professeur à Sciences Po, ils pourront aider à détecter des terroristes en gestation : "Les mécanismes de radicalisation dans la société française sont aussi étudiés par les sociologues, les psychologues sociaux, etc. Des compétences qui ne sont pas directement dans la sphère des services de renseignement".

La capacité que nous aurons à "déradicaliser" des individus dépendra aussi de sciences sociales, psychologiques, cliniques.

Aujourd’hui, les services de renseignement intérieur recherchent des analystes, des ingénieurs mais aussi des linguistes, des personnes qui ont des compétences très pointues, explique Philippe Hayez, un ancien cadre de la DGSE enseignant à Science Po : "L’université, c’est une vie, une carrière consacrée à un sujet, parfois très pointu, comme une minorité philippine. Alors, évidemment, le spécialiste d’une minorité philippine, il n’a pas grand avenir pour un concours administratif. Mais le jour, comme nous l’avons connu dans les années 2000, où vous avez une prise d’otages, à Jolo, dans les Philippines, là vous n’avez pas de linguiste, vous n’avez pas de gens qui ont les bonnes compétences. Donc, il y a un intérêt commun à faire un effort plus grand".

Il faut que le monde du renseignement accepte prudemment de s’ouvrir un peu plus.

Les services du renseignement s’ouvrent donc à d’autres disciplines, mais cette ouverture reste timide. Si le patron de la DGSI s’est fixé comme objectif de faire baisser la part de policiers dans ses effectifs, et d’augmenter celle des contractuels, la manœuvre reste délicate. Les policiers ne voient en effet pas tous d’un bon œil l’arrivée de ces recrues qui ne sont pas du sérail, comme l’explique Yves Trotignon, un ancien agent et spécialiste du terrorisme : "La greffe prend difficilement. Ce qui est difficile, c’est d’entendre qu’effectivement des gens rentrent dans les services et s’y sentent malheureux parce qu’on leur dénie une légitimité ou qu’on les écarte d’une fonction qui est censée être la leur."

Les policiers ne sont donc pas toujours très accueillants avec les nouvelles recrues. Mais ce phénomène se retrouve du côté des universitaires. Contrairement au modèle anglo-saxon, où les universités et les services de sécurité ont l’habitude de travailler ensemble, certains universitaires français sont beaucoup moins réceptifs et refusent l’idée.

Aux Etats-Unis, l’armée finance des programmes de recherche et des parcours universitaires. En France, nous n’avons pas cette culture et c’est ce que reconnaît Eric Denécé, directeur du centre de recherche sur le renseignement : "Chez nous, le renseignement est toujours quelque chose qui est mal accepté, qui est peu inavouable, considéré, et naturellement nos élites n’y envoient pas leurs enfants, les gens « les plus brillants » ne se dirigent pas vers ce type de formations et il y a toujours de toute façon dans la classe dirigeante une forme de mépris ou de défiance à l’égard de du monde du renseignement."

Le ministère de l’Intérieur parie donc sur un changement des mentalités, puisqu’il affiche cet objectif ambitieux : recruter 1900 civils les services de renseignement en l’espace de 5 ans.

L'enquête intégrale d'Elodie Guéguen à lire et écouter ici

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