La prévention de la radicalisation est devenue un marché florissant qui n’attire pas que des professionnels recommandables.

Conférence de presse du premier ministre Manuel Valls à la suite de la réunion du comité interministériel pour la prévention de la radicalisation
Conférence de presse du premier ministre Manuel Valls à la suite de la réunion du comité interministériel pour la prévention de la radicalisation © Maxppp / Thomas Padilla

100 millions d’euros. C’est la somme que le gouvernement va débloquer, sur trois ans, pour lutter contre la radicalisation. Une somme importante qui a pour conséquence l’émergence d’un marché de la "déradicalisation". Aujourd’hui, près de 80 structures - associations ou entreprises - ont investi ce secteur et chassent les subventions. Le problème est qu’elles ne présentent pas toutes des garanties de sérieux et de professionnalisme.

Depuis les attentats de Paris, la demande en matière de prévention de la radicalisation explose. Collectivités locales, préfectures, Education nationale ou encore grandes entreprises sollicitent des associations afin qu’elles les sensibilisent à cette nouvelle problématique. Ces associations parcourent la France en proposant des formations.

Certaines de ces structures se voient confier des missions bien plus sensibles : prendre en charge des jeunes radicalisés. Aujourd’hui, 2200 personnes "signalées radicalisées" sont ainsi suivies par des associations à la demande des pouvoirs publics.

Côté pile, certaines associations se vantent, notamment dans les médias, d’avoir des équipes étoffées aux CV bien fournis. Mais côté face, la réalité est parfois bien différente. C’est ce que nous a raconté Julien Revial, un jeune étudiant qui, en 2014, s’est retrouvé salarié d’une "maison de prévention de la radicalisation" en Seine-Saint-Denis. Une initiative subventionnée par l’Etat qui a tourné au fiasco.

"Quand j’entendais certains médias parler de notre structure, explique Julien Revial, je me demandais si c’était la structure dans laquelle je travaillais ! On parlait de gens avec des compétences très solides, alors que, dans la réalité, il y avait moi qui n’avait aucune compétence sur ce sujet et la personne chargée du pôle psychologie était stagiaire".

Amer, il vient de tirer un livre de son expérience (Cellule de déradicalisation, chronique d’une désillusion, éd.Michalon). Son ancienne "patronne" qui dirigeait la maison de prévention de la radicalisation a été dénoncée à la justice par le préfet de police de Paris. Elle est soupçonnée de détournements de fonds publics et sera jugée au mois de mars.

Amateurisme et bricolage

Absence de formation, absence de méthodologie, dans ces associations il y a surtout "des amateurs qui bricolent". C’est le coup de colère d’un ancien salarié – qui a souhaité rester anonyme- d’une structure mandatée par l’Etat. Il pense que ce business se fait au détriment des jeunes dont on s’occupe : "On confie le cas de ces jeunes radicalisés à des gens de bonne volonté mais qui ne sont pas armés pour les accompagner. C'est valorisant et il y a de l'argent à la clé, évidemment."

L'essentiel : montrer qu'on est présent sur le terrain, peu importe comment.

Lors de notre enquête, nous avons découvert que certaines associations allaient jusqu’à mettre en avant des soutiens qu’elles n’avaient pas obtenus. C’est le cas d’Unismed, une structure basée à Nice qui vient de remporter un appel d’offre national pour prendre en charge des personnes radicalisées. Sur ses brochures, ses documents officiels et sur son site internet, Unismed se targuait d’avoir le soutien d’ONG prestigieuses comme France terre d’asile.

Capture d'écran faite le 1er octobre 2016 du site http://www.unismed.com/ qui présente France Terre d'Asile comme un soutien
Capture d'écran faite le 1er octobre 2016 du site http://www.unismed.com/ qui présente France Terre d'Asile comme un soutien / DR

Lorsque nous sommes allés voir le président de cette dernière, Pierre Henry, avec les publicités d’Unismed, il est tombé de sa chaise.

"Je suis surpris par les documents que vous me remettez et je vais demander à Unismed de retirer les références que vous venez de me montrer. Il n’y a aucune raison que notre logo apparaisse sur son site, il n’y a pas à se servir de notre image dès lors qu’il n’y aucun accord de partenariat."

Suite à nos sollicitations, Unismed a retiré de ses brochures le logo de France terre d’asile.

Experts autoproclamés et vedettariat

Du côté du comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR), on assure que les associations sélectionnées par l’Etat pour "déradicaliser" font l’objet de contrôles scrupuleux. La sénatrice écologiste Esther Benbassa, qui mène en ce moment une mission parlementaire sur le sujet, pense au contraire que les contrôles ne sont pas suffisants. Selon elle, beaucoup trop d’experts "autoproclamés" sont parvenus à investir le marché :

La déradicalisation, ce n’est pas du vedettariat.

"Tout le monde peut s’engouffrer. On fait d’abord de l’effet auprès de la préfecture ou du département. Puis les médias vous tombent dessus et vous devenez des vedettes."

Cette sénatrice fait référence en creux à la très médiatique Dounia Bouzar. L’ancienne éducatrice de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) était devenue la "madame désembrigadement" du gouvernement entre 2014 et 2016. Aujourd’hui, Dounia Bouzar ne veut plus recevoir de subventions publiques. A notre micro, elle se dit fière de son bilan : un millier de jeunes "sauvés" de l’emprise de Daech grâce à ses méthodes. Ce bilan honorable ne convainc pas tout le monde. A commencer par la sénatrice UDI Nathalie Goulet qui a demandé un audit sur les fonds publics attribués à la "déradicalisation" :

Nathalie Goulet
Nathalie Goulet © Radio France / Elodie Guéguen

"Je mets en doute l’ensemble des résultats parce qu’on n’a pas de grille de lecture. Vous ne pouvez alors avoir que des points d’interrogation ! En France, on a un vrai problème en général pour l’évaluation des programmes, mais, là, c’est extrêmement grave parce qu’on a quand même des jeunes qui sont des bombes ambulantes dans nos rues !"

A cela se greffe un autre problème : personne ne semble d’accord aujourd’hui sur ce qu’est la radicalisation et sur ce que sont ses origines. "On n’a toujours pas définit de ligne claire", reconnaît un haut fonctionnaire. Et quand on n’est pas d’accord sur le diagnostic, difficile de savoir quel remède prescrire.

Aller plus loin

► Ouvrage : "Terrorisme, l'impasse des armes. Un demi-siècle d'attentats à travers le monde" de Fabrice Drouelle

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