Pour faire des économies les transporteurs déconnectent les systèmes antipollution grâce à des boîtiers en vente sur internet. La combine se répand, les autorités tardent à réagir.

DieselGate : après les voitures, les camions ?
DieselGate : après les voitures, les camions ? © Getty / Ullstein Bild

C’est un paradoxe, mais les camions de dernière génération polluent nettement moins que les voitures qui sortent actuellement des chaînes de production des constructeurs automobiles. Ce constat a été tiré par l’ONG américaine ICCT, celle qui a révélé le scandale Volkswagen, dans une étude montrant qu’en conditions réelles, les camions émettent deux fois moins d’oxydes d’azote (NOx) que les automobiles !

La raison de cette prouesse technique ? Les dispositifs antipollution qui équipent les poids lourds sont nettement plus contraignants. Pour dépolluer efficacement, ils utilisent un additif, l’AdBlue, dont les transporteurs doivent refaire le plein régulièrement.

Schéma du système AdBlue
Schéma du système AdBlue © Radio France / Thomas Jost

Si le réservoir d’AdBlue est vide, le moteur du camion se bride, et il perd 20% de sa puissance. Un moyen efficace d’obliger les "étourdis" à rouler en limitant leurs émissions polluantes.

Mais l’AdBlue a un coût : environ 1000€ par an et par camion. "Il faut savoir qu’un camion ne dégage en moyenne que 6000€ de marge annuelle", explique Demba Diedhiou, coordinateur transports chez France nature environnement. Dans un secteur où la concurrence est rude et les coûts serrés, il est donc tentant de se passer de ce coûteux additif.

Des dispositifs illégaux en vente sur internet

Il suffit de faire une petite recherche internet pour le constater : des dizaines de sociétés proposent des boîtiers qui permettent de rouler sans AdBlue parfois pour moins de 100€.

Des dizaines de sites internet proposent des boîtiers permettant de se passer d'AdBlue sans spécifier clairement qu'ils sont illégaux, capture d'écran du 10/05/2017
Des dizaines de sites internet proposent des boîtiers permettant de se passer d'AdBlue sans spécifier clairement qu'ils sont illégaux, capture d'écran du 10/05/2017 / DR

En France, des garages ayant pignon sur rue les vendent et les installent en toute impunité. Nous avons contacté l’un d’entre eux dans le sud de la France en nous faisant passer pour un transporteur. L’homme nous explique tranquillement qu’il a "de nombreux clients qui se plaignent parce que quand ils n'ont plus d'AdBlue, le véhicule se met en sécurité. Notre boîtier shunte le système Adblue. Ça permet de rouler sans le liquide. C'est interdit donc on vend ça comme boîtier de dépannage."

Précisons que même pour un "dépannage", utiliser ce genre de boîtier est totalement illégal. Surtout, les conséquences pour nos poumons sont catastrophiques. "Un camion qui roule sans AdBlue, c'est comme s’il polluait autant qu’un camion de première génération, qui sont interdits à la circulation aujourd’hui, poursuit Demba Diedhiou. Si ce système se généralise, le scandale Volkswagen représente 50% de ce qui va nous arriver."

Aucune répression en France

Difficile d’évaluer le nombre de poids lourds qui polluent plein pot grâce à ces boîtiers. En Allemagne, une enquête de la chaîne de télévision ZDF a montré que jusqu’à 20% des poids lourds en provenance d’Europe de l’Est étaient probablement équipés de ce dispositif. Sans doute est-ce pour cela que les autorités allemandes ont semblé réagir, comme nous le confirme notre vendeur du sud de la France :

"En Allemagne, il y a souvent des contrôles de système AdBlue sur la route. Quand nos clients vont en Allemagne, ils remettent le fusible en place donc lors du contrôle le véhicule est conforme. En France, pour l'instant, je touche du bois, aucun client n'a eu de soucis."

Et pour cause, d’après nos informations, aucune recherche de ce type de dispositif n’est effectuée par les forces de l’ordre. "Ils se concentrent uniquement sur les temps de conduite", nous confirme un spécialiste du sujet.

Les autorités connaissent le problème

Les autorités françaises ne peuvent pourtant pas dire qu’elles ignorent le problème. Le ministère des Transports a déjà été interpellé par la presse professionnelle du secteur. La députée PS Delphine Batho, a dénoncé cette fraude lors de la remise de son rapport sur l’industrie automobile. "J’ai demandé la saisine immédiate de la répression des fraudes. Les sites internet qui vendent des dispositifs doivent être fermés, il doit y avoir des procédures judiciaires. On ne peut pas laisser ça comme ça. Il faut que l'exécutif fasse le nécessaire, ça me parait indispensable", déplore l’ancienne ministre de l’écologie.

Pourtant, lorsque le sujet est revenu sur la table lors de la dernière réunion de la "commission Royal" sur les émissions polluantes, la semaine dernière, les responsables du ministère ont de nouveau semblé être désarmés. Et pourtant, repérer les véhicules polluants n’est pas très compliqué. "Il y a déjà des technologies pour détecter les véhicules polluants, explique Julia Poliscanova, spécialiste du sujet pour l’ONG Transport et Environnement. Ce sont des appareils pas chers et très simples d’utilisation, qui peuvent, à distance mesurer les émissions et même flasher le véhicule. La technologie est là mais la répression manque."

L'enquête "DieselGate : les méthodes fumeuses de Renault" à écouter ici.

L'équipe
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.