A 10 semaines du premier tour des élections présidentielles, une autre campagne se joue : des hauts fonctionnaires cherchent à se recaser dans le privé.

Lobby bancaire : le pantouflage touche toute l'Europe
Lobby bancaire : le pantouflage touche toute l'Europe © Getty / Sean Gallup

Pendant que certains sont en campagne pour l'Elysée, d'autres choisissent de quitter le secteur public au profit du privé. Ce phénomène s'appelle le "pantouflage".

Les exemples se multiplient, et le milieu particulièrement apprécié est celui de la finance :

  • Benoît Loutrel : numéro 2 de l’ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques et des postes), il est recruté par Google France.
  • Julien Pouget : conseiller économie de François Hollande, il est parti travailler pour Total.
  • Bruno Bézard : ancien directeur du Trésor, ex-directeur général des Finances publiques, il est recruté par un fonds d’investissement franco-chinois, Cathay Capital. Son prédécesseur au Trésor, Ramon Fernandez, a été recruté par Orange.

Il peut arriver que ces hauts fonctionnaires retournent ensuite dans le public, on appelle cela le "rétro-pantouflage", et si les allers-retours se multiplient, on parle alors de le "portes tournantes" ("revolving doors" en anglais). Selon l’ancien banquier Christophe Nijdam, le salaire est un gage de motivation pour ceux qui se décident à "pantoufler" :

Christophe Nijdam, ancien banquier
Christophe Nijdam, ancien banquier © Radio France / Benoît Collombat

"Vous savez bien que si, par la suite, vous voulez faire une carrière mieux rémunérée, vous allez le faire dans le secteur bancaire. Vous n’allez pas le faire obligatoirement dans l’industrie, et donc vous avez toujours un petit lutin à l’arrière de votre cerveau qui vous dit : c’est peut-être pas très malin d’aller à l’encontre des désirs du secteur bancaire, juste… au cas où."

Les délais pour "pantoufler" dans le privé sont de plus en plus courts, spécifiquement dans certains corps de l’Etat. Le sociologue François Denord explique que cette démarche est plutôt encouragée par l'Etat :

"Par exemple, chez les énarques : 75 % des inspecteurs des finances vont pantoufler au cours de leur carrière, dont un bon tiers de manière durable ou définitive. Et aussi, des cadres de Bercy. Il y a même un bureau au sein de Bercy, le MS3P, qui s’occupe de recenser les offres venues du privé à destination des cadres de Bercy qui pourraient trouver une place ailleurs."

François Denord, sociologue
François Denord, sociologue © Radio France / Benoît Collombat

Le rapport de l’ONG Transparency International, qui passe au crible le parcours des anciens députés et commissaires européens, permet de se rendre compte de l'abondance de ces "pantouflages" : 30 % de parlementaires sont devenus lobbyistes, plus de 50 % des anciens commissaires européen. Ces pantouflages s'accompagnent de conflits d’intérêts évidents, selon le porte-parole de Transparency à Bruxelles, Daniel Freund, qui donne l'exemple de l’ancienne présidente de la Commission des affaires financières économiques :

"Elle a rejoint la Bourse londonienne au bout de quelques semaines. On a des personnes qui, pendant des années, ont réglementé le secteur financier, qui étaient en charge de trouver la réponse européenne à la crise financière, et qui, quelques jours après avoir quitté la fonction publique, vendent leur expérience, leur réseau pour l’intérêt des structures privées."

A l’échelle européenne, un exemple spectaculaire illustre ces habitudes de "pantouflage" : il s'agit du recrutement de l’ancien président de la Commission européenne, Manuel Barroso, par la banque Goldman Sachs. Des fonctionnaires européens ont lancé une pétition de protestation, l'un d'entre eux explique son sentiment, de manière anonyme :

Un gros choc. Un sentiment de trahison.

"Ce président qui a été élu par le Parlement européen deux fois, pour lequel on a bossé pendant huit années annonce qu’il rejoint la plus grande banque d’investissement au monde, qui a aidé la Grèce a maquillé ses comptes, qui a spéculé sur ces malversations, et qui a été aussi responsable de la crise des subprimes aux Etats-Unis avec toutes les conséquences qu’on connait en Europe. "

Une enquête a été ouverte sur cette affaire, par la médiatrice européenne, l’irlandaise Emily O’Reilly, qui n’a pas de pouvoir de sanction, mais peut mener des investigations et faire des propositions de réformes. Cette proximité entre contrôleur et contrôlé n'est pas sans conséquences, selon Jézabel Couppey-Soubeyran, Maître de conférences à l'Université Paris 1, elle affaiblit la régulation financière :

Jézabel Couppey-Soubeyran, Maître de conférences à l'Université Paris 1
Jézabel Couppey-Soubeyran, Maître de conférences à l'Université Paris 1 © Radio France / Benoît Collombat

"La capture opérée par le lobby bancaire et financier n’est pas tant financière qu’intellectuelle. Ces fameux « revolving doors » participent à la diffusion de cet état d’esprit. Ce sont des valeurs qui installent un statu quo en matière d’organisation du secteur bancaire et financier."

Aux Etats-Unis, le phénomène du pantouflage a pris une ampleur considérable. Une demi-douzaine d’anciens membres de Goldman Sachs se retrouve à des postes clés de l’administration du président américain Donald Trump. Quelques exemples : le conseiller du président, Steve Bannon ou le secrétaire au Trésor américain, Steven Mnuchin.

►► Enquête Secrets d'Info à écouter sur France Inter le samedi 18 février à 13h20.

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