Petit caïd devenu intermédiaire influent de la droite, Alexandre Djouhri est au cœur des investigations sur un possible financement par la Libye de la campagne de Sarkozy en 2007.

Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy en Libye, juillet 2007
Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy en Libye, juillet 2007 © AFP / Patrick Kovarik

Deux juges parisiens, Serge Tournaire et Aude Buresi, sont chargés d’enquêter sur des soupçons de financement politique de la droite en 2007 par le régime de l’ancien guide libyen, Mouammar Kadhafi. Dans ce dossier, trois personnes, dont Claude Guéant, sont mises en examen. Les magistrats souhaiteraient entendre un intermédiaire au cœur de leurs investigations : Alexandre Djouhri. L’homme d’affaires de 58 ans, proche de Dominique de Villepin et de Nicolas Sarkozy, n’a pour l’instant pas répondu à leur convocation.

VIDÉO | Kadhafi a t-il financé la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 ?

Le parcours d'Alexandre Djouhri est étonnant : ancien petit caïd de banlieue parisienne, il a d’abord été repéré par les réseaux de Charles Pasqua dans les années 1980 avant de devenir un intermédiaire puissant de la sphère sarkozyste.

Les écoutes judiciaires auxquelles nous avons eu accès montrent qu’il est à tu et à toi avec tout l’entourage de l’ancien président de la République. Et, lorsqu’il a besoin d’un petit coup de main, il n’hésite pas à le demander, comme dans cet échange avec Nicolas Sarkozy le 20 janvier 2015. Alexandre Djouhri se trouve ce jour-là à Moscou, avec Dominique de Villepin, pour affaires :

Alexandre Djouhri ©pas d'auteur SIPA et Nicolas Sarkozy
Alexandre Djouhri ©pas d'auteur SIPA et Nicolas Sarkozy © AFP / Thomas Coex

« Nicolas Sarkozy :Alexandre ?

Alexandre Djouhri :Ah, Nicolas, ben ça me fait plaisir de t'entendre !

Nicolas Sarkozy :Qu'est-ce que vous faites à Moscou ?

Alexandre Djouhri :Ah, faut qu'on essaye de gagner du pognon quand même, on travaille, à l'attaque ! Qu'est-ce tu crois?

Nicolas Sarkozy :Bon allez… je t'embrasse !

Alexandre Djouhri :Eh, Nicolas, tu peux nous passer un coup de fil, toi, pour qu'on voit Poutine un peu plus rapidement ? Au lieu qu'on poireaute ?

Nicolas Sarkozy :Parlons en demain, hein ?

Alexandre Djouhri :OK.

Nicolas Sarkozy :Je t'embrasse.

Alexandre Djouhri :Je t'embrasse, bye, à demain. »

Certains « services » demandés à ses amis politiques sont encore plus surprenants. Comme lors de cet appel passé par Alexandre Djouhri au député Les RépublicainsAlain Marsaud le 4 décembre 2013 :

Alexandre Djouhri ©pas d'auteur SIPA et Alain Marsaud
Alexandre Djouhri ©pas d'auteur SIPA et Alain Marsaud © Maxppp / Léon Tanguy

« Alexandre Djouhri :Alain, est-ce que tu peux me filer tout de suite 10.000 euros en billets de 100 ?

Alain Marsaud :Nan, je peux pas te filer 10.000 euros en billets de 100 tout de suite, là, il faut que je passe à ma banque, tu crois pas que j'ai 10.000 euros sur moi, nan ?

Alexandre Djouhri :Bon, vas-y, là, si tu peux, maintenant…

Alain Marsaud :Mais je peux pas ! Mais enfin, non, mais je suis avec le ministre des Affaires étrangères, je peux pas le quitter pour aller à ma banque, pour chercher de l'argent !

Alexandre Djouhri :bah, appelle-les!

Alain Marsaud :C'est ça, oui (…) Ça peut attendre demain, non ?

Alexandre Djouhri :Demain matin alors ! Mais maintenant, ça serait mieux. »

Parfois, ce sont ses proches qui font part de leurs « bons tuyaux » à Alexandre Djouhri. L’ancien patron du renseignement intérieur, Bernard Squarcini, appelle ainsi son ami le 22 avril 2015 :

« Bernard Squarcini :Deux champs de pétrole au Kazakhstan à vendre. Ça t'intéresse ?

Alexandre Djouhri :Ouais, ben ok, bien sûr, ben, évidemment ! »

Les écoutes judiciaires révèlent qu’Alexandre Djouhri sert d’intermédiaire dans toutes sortes de transactions. En septembre 2014, il appelle par exemple Dominique de Villepin pour lui proposer un très beau tableau :

Alexandre Djouhri et Dominique de Villepin à Monte Carlo
Alexandre Djouhri et Dominique de Villepin à Monte Carlo © Sipa / Pas d'auteur

« Alexandre Djouhri :Qu'est-ce que tu penses de ce Soulages ?

Dominique De Villepin :Il est très bien, il est très beau (…) Qu'est-ce qu'ils en veulent ?

Alexandre Djouhri :Pour l'instant, c'est deux millions quatre.

Dominique De Villepin :(…) Fais le baisser un peu et prends-le...

Alexandre Djouhri :Tu peux foutre ça au coffre, tu le planques.

Dominique De Villepin :Ah ben oui, il est grand comment ?

Alexandre Djouhri :(…) 1 mètre 47 sur 1 mètre 14.

Dominique De Villepin :Oui, oui superbe. Non, non, il est très beau (…) Tu l'as vu où ?

Alexandre Djouhri :Je l'ai vu chez un pote à moi qui le vend parce qu'il a besoin de pognon.

Dominique De Villepin :En Suisse ?

Alexandre Djouhri :Ah oui ! Il est en Suisse, à 100 % ! »

Homme d’affaires et homme de l’ombre, Alexandre Djouhri mélange amitié, business et politique. Si les juges s’intéressent autant à lui, c’est qu’ils le soupçonnent d’avoir perçu des fonds libyens. Alexandre Djouhri aurait touché environ 10 millions d’euros en vendant, cinq fois son prix, à un proche de Mouammar Kadhafi, une villa qu’il avait achetée dans le sud de la France, sur la commune de Mougins. C’est sur ce point précis que les magistrats voudraient l’entendre.

L’intermédiaire semble éviter le sol français depuis de longs mois. L’entourage de Nicolas Sarkozy ne serait pas pressé de le voir revenir en France. C’est ce qui ressort d’une écoute captée par les enquêteurs entre le député Alain Marsaud et Alexandre Djouhri :

« Alain Marsaud :Personne ne veut que tu rentres en France. Ils ont trop peur que tu parles.

Alexandre Djouhri :Ah non, mais, attends...

Alain Marsaud : Non, mais tu parles ! Vas demander à Sarkozy s'il est pressé que tu rentres !

Alexandre Djouhri : Mais attends, Nicolas, il en a rien à foutre !

Alain Marsaud : Il en a rien à foutre… Enfin il préfère que tu sois pas en France, que t'ailles pas voir le juge ! »

Alexandre Djouhri serait devenu gênant pour certains de ses amis politiques. La raison à cela est assez évidente selon le journaliste Pierre Péan qui a longuement enquêté sur l’homme de l’ombre (La République des mallettes, Fayard, 2011).

Pierre Péan
Pierre Péan © Radio France / Benoît Collombat

« Djouhri est devenu le seigneur de la zone grise. Et cette zone grise, il tient les hommes politiques. Il connaît tous leurs secrets, notamment les secrets financiers, mais pour d’autres ça peut être des secrets sur les filles. Des choses compromettantes. On le protège à cause de ça. »

ENQUÊTE INTÉGRALE |« Argent libyen : la Sarkozie sur écoutes », l’enquête de Secrets d’info à écouter samedi 21 janvier 2016 à 13h20 sur France Inter.

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