Pour la première fois dans cette affaire, un haut responsable de l’Église catholique reconnaît publiquement que Tony Anatrella, le "psy de l’église" a commis des abus sur certains patients.

Tony Anatrella à Lille en 2012
Tony Anatrella à Lille en 2012 © Peter Potrowl — Travail personnel, CC BY 3.0

Une enquête de Laetitia Cherel

C'est un tournant dans l'"affaire Anatrella". Monseigneur de Moulins Beaufort, évêque de Reims reconnaît publiquement, au micro de la Cellule Investigation de Radio France, que Tony Anatrella a commis des "abus" sur certains patients. 

Monseigneur de Moulins Beaufort est aussi l’ancien évêque auxiliaire de Paris qui a mené une enquête interne à l’Église en 2016-2017 sur ce dossier :

"Le problème de Tony Anatrella c’est qu’il y a eu quelques personnes avec lesquelles il y a eu un abus. Des personnes qui sont venues me voir ont révélé des thérapies corporelles qui allaient trop loin de leur point de vue. Il y a des gestes qui font du mal durablement à des personnes, au-delà des intentions claires ou pas claires de celui qui les pose. Il faut reconnaître que des actes ont fait du mal à des gens.

A partir de là, nous avons pu recommander à l’Archevêque de Paris d’ouvrir une procédure, ce qui a été fait, et ce qui a valu donc la décision de l’Archevêque de Paris d’ordonner à Tony Anatrella d’arrêter à la fois ses thérapies mais aussi la célébration des sacrements."

En juillet dernier, le prêtre et psychanalyste Tony Anatrella, 77 ans, soupçonné d'abus sexuels sur de jeunes hommes, avait été sanctionné par l’archevêque de Paris, Mgr Michel Aupetit. Depuis, il est interdit de ministère, de confession et doit renoncer à "toute activité thérapeutique". 

Officiellement, cette sanction s’appuyait "sur la base de l’ensemble des informations recueillies" (...) au cours d’une enquête "sérieuse" dans laquelle pèse "un grave soupçon d’avoir commis un délit" selon un communiqué du diocèse de Paris. Mais sans explication précise sur le motif de cette sanction. C'est désormais chose faite par Monseigneur de Moulins Beaufort.

"Des faits contestés"

Interrogé, l’avocat de Tony Anatrella, Maître Benoît Chabert,estime dans le courrier qu’il nous a envoyé, que Mgr de Moulins Beaufort est allé trop loin :

"Eric de Moulins Beaufort était soumis au secret. Secret qu’il viole en indiquant les témoignages reçus. Mais surtout, il diffame Tony Anatrella, en affirmant des faits contestés et dont la matérialité n’a pas été retenue, ni par la justice pénale, ni par la commission canonique de Toulouse (la deuxième enquête interne de l’église, ndlr). Tony Anatrella a toujours nié les accusations formulées contre lui."

L’avocat de Tony Anatrella ajoute par ailleurs que, selon lui, Mgr Eric de Moulins Beaufort aurait changé d’attitude dans ce dossier :

"Lors des nombreuses réunions organisées par Eric de Moulins Beaufort, en ma présence, en 2006 et qui avaient pour objet de soutenir Tony Anatrella déjà accusé à tort, il présentait une position totalement différente."

Tony Anatrella a toujours nié avoir eu le moindre geste déplacé et clame son innocence. Depuis près de vingt ans, une dizaine de personnes – des jeunes hommes majeurs- ont dit avoir été victimes d’abus sexuels de la part du prêtre psychothérapeute. Trois ont porté plainte au pénal pour "agressions sexuelles". Ces plaintes n'ont pas abouti en 2008, notamment parce que les faits étaient prescrits. Faute de résultat devant la justice, plusieurs accusateurs se sont tournés vers l'Eglise qui a ouvert une enquête interne en octobre 2017 et a prononcé la sanction contre Mgr Anatrella en juillet 2018.

"Gestes masturbatoires" et "relations sexuelles"

Tony Anatrella, 77 ans, a longtemps été un personnage incontournable de l’Église en France et au Vatican. Spécialiste des questions de sexualité et notamment d’homosexualité, il a publié de nombreux livres. Il a été associé à la préparation du premier guide de l'épiscopat français "Lutter contre la pédophilie" en 2000. 

Ce prêtre a surtout fait sa carrière en tant que psychothérapeute, surnommé le "psy de l’église". Il avait un cabinet à Paris et "pendant des décennie, une grande partie des responsables de l’église catholique en France lui envoie les séminaristes, les prêtres qui connaissent des difficultés, en particulier des difficultés liées à l’homosexualité", explique Bernadette Sauvaget, spécialiste des religions à Libération. 

Parmi ces prêtres envoyés à Tony Anatrella "certains avaient commis des abus sexuels, parce que c’était courant à l’époque d’envoyer des prêtres se faire soigner chez des psychologues ou des psychanalystes", nous confie l’ancien archevêque de Poitiers, Monseigneur Rouet. 

Mais en 2001, Tony Anatrella est mis en cause par Daniel L. Cet ancien séminariste se dit avoir été victime d'abus sexuels à la fin des années 80 de la part du prêtre thérapeute lors de consultations destinées à traiter ses "pulsions homosexuelles" :

"Assez rapidement Tony Anatrella me propose des séances de thérapie corporelle. Dès la première séance, il pratique sur moi des gestes masturbatoires, et petit à petit, ces gestes sont allés jusqu’à des relations sexuelles. Il disait qu’il fallait soi-disant dépasser mes pulsions homosexuelles par ses pratiques pour pouvoir m’en libérer. 

A ce moment-là, je suis adulte mais je suis complètement sous son emprise. En tant que psychanalyste, il a tous les ressorts et toutes les clés pour me manipuler. Et je suis persuadé que c’est mon sauveur, que c’est lui qui va pouvoir me libérer d’une homosexualité que je n’assume pas à ce moment-là."

Des soutiens "puissants"

C’est quelques années plus tard, en allant consulter un autre psychanalyste que Daniel réalise que les faits présumés ne sont pas une simple thérapie. 

En 2001, il décide d’alerter Mgr Lustiger, l’archevêque de Paris.

"Monseigneur Lustiger me reçoit longuement, il est très surpris par les faits que je relate et me demande plusieurs fois s’il s’agit bien de Tony Anatrélla, ce que je confirme bien sûr. Il me demande si je suis prêt à témoigner par écrit, si on me demande, dans le cadre d’une enquête canonique de l’Église (une enquête interne de l’Église, ndlr). Je dis oui bien sûr. Mais je n’ai jamais été contacté pour une enquête."

Le Diocèse de Paris ne donne pas suite. Cinq ans plus tard, en 2006, Daniel L. raconte son histoire dans la revue contestataire catholique Golias. Et c’est à ce moment que l’affaire éclate publiquement. Trois autres personnes décident de porter plainte.

C'est dans ce contexte que Tony Anatrella reçoit le soutien d'un personnage clé de l’église en France : Monseigneur Vingt-Trois, l’Archevêque de Paris, son supérieur hiérarchique direct. Dans un mail daté du 23 novembre 2006 que nous nous sommes procuré, et envoyé à tous les prêtres du diocèse de Paris, le secrétariat de l’archevêque de Paris écrit : 

"De la part de Mgr Vingt-Trois, aux prêtres de Paris.

Ces derniers jours, des journaux se sont fait l’écho, largement pour certains, d’une plainte déposée contre Mgr Anatrella. Mgr Vingt-Trois a assuré Mgr Anatrella de notre estime, de notre amitié et de notre prière. Nous attendons avec confiance le résultat du travail de la justice."

Aucune des plaintes n'aboutira.

Tony Anatrella conteste toutes ces accusations et se présente comme "un innocent accusé à tort", selon son avocat.

Il allait jusqu’à l’orgasme du patient et quelquefois de lui-même.

Nouveau rebondissement en 2006, une nouvelle victime présumée contacte un frère dominicain, Philippe Lefebvre, enseignant à la faculté de théologie de Fribourg, en Suisse. Dans une lettre, cet ancien patient de Tony Anatrella décrit des séances de thérapies corporelles "des massages où le patient était nu et où le psychanalyste Anatrella massait ses patients pour les délivrer de leurs pulsions homosexuelles. Il allait jusqu’à l’orgasme du patient et quelquefois de lui-même."

Dès lors, pendant dix ans, le frère Lefebvre ne va pas cesser d’alerter les plus hauts responsables de l’Eglise. "J’ai contacté une quinzaine d’évêques, dont je n’ai eu aucune réponse et rien ne s’est passé. Deux archevêques, l’un de Paris (Mgr Vingt-Trois en 2006), l’autre de Marseille  (Mgr Pontier en 2014 et en 2016), et rien ne s’est passé. Donc il y a bien une omerta sur ces sujets dans l’église, un silence organisé avec des rouages qui ont l’habitude de tourner."

Le frère dominicain n'est pas le seul à alerter la haute hiérarchie de l'Eglise. Un abbé de l’ouest de la France qui souhaite garder l’anonymat a lui aussi recueilli les témoignages de plusieurs victimes présumés de Tony Anatrella. En 2006, il en parle à Dès lors, le frère Lefebvre ne va pas cesser de tenter d’alerter l’Église. En 2006, il en parle à plusieurs évêques. 

"Les sept évêques savaient pour Anatrella. Ils m’ont dit : 'On est au courant mais on ne peut rien faire à notre niveau, parce qu’il est couvert par Rome.' A ce moment-là, j’entends leur aveu d’impuissance."

Selon le vaticaniste Hendro Munsterman, Tony Anatrella bénéficierait de soutiens puissants à Rome. Lorsque les accusations contre lui sortent en France, il a le soutien public d’un cardinal très influent, le cardinal Barragan. Il préside l’équivalent du ministère de la Santé au Vatican où Anatrella est régulièrement consulté, de même qu'au "ministère" de la Famille. "Devant la presse cardinal Barragan dénonce un complot contre l’Eglise et dont Tony Anatrella serait la victime."

Le vaticaniste ajoute que Tony Anatrella a un autre soutien très puissant, Mgr Ouellet le supérieur hiérarchique des évêques du monde entier. "C’est lui qui, pour le Pape François organisé le synode pour la famille en 2014, où il invite Tony Anatrella. Il l’invite aussi un an plus tard à un séminaire qu’il organise au Vatican pour les jeunes évêques. Sauf que Tony Anatrella explique aux évêques qu’ils ne sont pas obligés de signaler des suspicions d’abus sexuels aux autorités de leur pays si la loi ne le prévoit pas. Ça a fait un tollé dans le monde entier".

Malgré ce contexte mouvementé, en 2014, il est invité comme expert au synode de la famille organisé par le pape François. Un an plus tard, il est invité à un séminaire du Vatican pour les jeunes évêques. Tony Anatrella explique alors aux évêques qu’ils ne sont pas obligés de signaler des suspicions d’abus sexuels à la justice, si la loi ne le prévoit pas. Des déclarations qui déclenchent l’indignation. 

En 2016, l'affaire Anatrella rebondit. De nouvelles victimes présumées sortent du silence. Sous la pression et dans le contexte des révélations en cascade dans l’affaire dite "Barbarin" dans le diocèse de Lyon, cette fois, l’église finit par lancer deux enquêtes canoniques sur Tony Anatrella qui aboutiront donc en juillet 2018 à l'interdiction de ministère, de confession et à la suspension de "toute activité thérapeutique". Une sanction "a minima" pour plusieurs membres du clergé proches du dossier.

Il aura fallu 15 ans après le premier signalement pour que l’Église ouvre ce dossier et finisse par sanctionner le prêtre-psy. 

►► ENQUÊTE INTÉGRALE | Abus sexuels dans l’église : la fabrique du silence par Laetitia Cherel.

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