Info France Inter : en 10 mois seulement, 400 personnes se disant victimes d'abus sexuels (à 90% commis par des prêtres) ont contacté l’association La Parole Libérée.

Campagne d'illustration contre les abus sexuels dans l'église en 2010
Campagne d'illustration contre les abus sexuels dans l'église en 2010 © AFP / ROOS KOOLE ANP

Ces témoignages ont été recueillis entre le mois de novembre 2015 et le mois de septembre par La Parole Libérée, une association créée par trois anciennes victimes d’un prêtre soupçonné de pédophilie. Si tous ces témoignages n'ont pas fait l'objet d'une enquête, ce chiffre est impressionnant.

Parmi ces personnes qui disent avoir été victimes de prêtres (90%), certaines parlent pour la première fois, et très longtemps après les agressions qu’elles affirment avoir subies. C’est le cas d’un nonagénaire, qui n’avait jamais rien dit à sa famille, comme l’explique le co-fondateur de la Parole Libérée à Lyon, François Devaux :

Un monsieur de 93 ans victime d’agressions sexuelles dans son enfance a été hanté toute sa vie.

« Il nous écrit avec une main très tremblotante, c’est très émouvant, ajoute François Devaux. Toutes ces victimes se révèlent très tardivement, c’est pour ça que les affaires ressortent et que ces victimes ont nécessité de verbaliser, de dénoncer, en disant « ce traumatisme que j’ai vécu, je ne veux pas que d’autres enfants le vive ».

La parole se libère donc après des décennies de silence et s'il a fallu tout ce temps, c'est parce que jusqu’à il y a peu de temps, la priorité de l'église, était de veiller à ne pas faire de scandale. Pour y parvenir, il y avait un moyen très simple, que Monseigneur Guyard, ancien vicaire général du diocèse de Paris, l'explique sans détour :

Quand un prêtre pouvait porter atteinte au diocèse, un évêque le proposait dans un autre diocèse pour étouffer les affaires.

Le regard que portait l’église sur la pédophilie a également été un facteur déterminant, que Monseigneur Guyard explique : "A l’époque, la pédophilie n’était pas considérée comme quelque chose de dramatique, si vous voulez, pour être un peu vulgaire, c’était des histoires de touche pipi… comme les gamins le font quand ils ont 12 ans entre eux. On mettait ça à ce niveau-là."

La prise en compte du traumatisme pour les victimes a été très tardive

A l’époque, l'église n'était pas la seule à penser ainsi : l'Education Nationale, certaines familles, et même certains policiers et gendarmes, considéraient qu'un inceste ou une affaire de pédophilie n'étaient pas des affaires prioritaires. Cela avait d'ailleurs surpris Alain Blanc, un ancien juge pour enfants et ancien président de cour d'assises :

Un responsable de la gendarmerie connaissait beaucoup d’affaires d’inceste. Ils en sortaient quand il n’y avait pas assez d’affaires.

"Il y avait un vivier dans lequel on savait qu’il y avait quelque chose, poursuit Alain Blanc, mais on n’allait pas y mettre son nez. Aujourd’hui ça ne serait plus concevable, les dossiers de gens qui ont été condamné, ils n’ont pas été condamné à moins de 10 ans."

Malgré cette prise de conscience générale, une partie des croyants a pourtant toujours du mal à regarder les faits en face, et c’est ce qu’a pu constater Isabelle de Gaulmyn, la rédactrice en chef du journal La Croix, qui vient de publier, "L'histoire d'un silence" (Seuil) sur l'affaire Preynat, un prêtre soupçonné de pédophilie : "Un jour une victime m’avait dit « s’il n’avait pas été prêtre, il n’aurait jamais pu être aussi longtemps impuni ». Il y a quelque chose de la responsabilité de l’église, des évêques et de la hiérarchie, mais aussi des catholiques, c’est d’avoir laissé aussi longtemps ces gens sans aucune surveillance, de ne pas s’en être rendu compte si longtemps parce que simplement ils étaient prêtres. Il faut arrêter cette révérence à l’encontre des prêtres, car ensuite on n’ose pas dire".Isabelle de Gaulmyn poursuit :

Beaucoup me reprochent de remuer de la boue et ne veulent plus en entendre parler. Mais certains sont bousillés. C’est pas prescrit pour les victimes.

Cette prise de conscience de l’Eglise s’est amorcée avec Benoit XVI et se prolonge avec lepape François. En France, cet été, l'épiscopat a mis en place une cellule d’écoute dans chaque diocèse et cette adresse mail pour les victimes : paroledevictimes@cef.fr. Créée en avril 2016, cette boîte mail a déjà recueilli 80 témoignages.

L'enquête intégrale à lire et écouter en cliquant ici.

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