Enquêter sur le roi du Maroc est une entreprise à haut risque. Après avoir écrit Le roi prédateur en 2012, les journalistes Eric Laurent et Catherine Graciet devaient publier un nouveau livre sur les « affaires de famille » du royaume. Mais les voilà accusés de chantage par le palais qui prétend qu'ils ont réclamé 3 000 000 € contre la non-publication de ce livre. Les journalistes affirment être tombés dans « un piège » tendu par le Maroc, mais… ne contestent pas avoir accepté un accord : un premier versement en liquide de 40 000 € chacun, en échange de leur signature au bas d’un protocole qui les engage à ne plus rien publier sur le Maroc. Toutefois les zones d’om bres restent nombreuses…

La couverture du livre de Catherine Graciet et Eric Laurent paru en 2012
La couverture du livre de Catherine Graciet et Eric Laurent paru en 2012 © @Seuil/RF / @Seuil/RF

Des blancs dans l’enregistrement

Première zone d’ombre : Qui propose le premier de l’argent ? Ce point-là, fondamental, n’est toujours pas clair. Tout commence par un appel téléphonique d’Eric Laurent au secrétariat particulier du roi, le 23 juillet 2015, suivi de trois rendez-vous.

Premier rendez-vous

11 août 2015, bar del’hôtel Royal Monceau , Paris Un avocat,Hicham Naciri, émissaire du palais et Eric Laurent.

Les deux hommes évoquent le contenu du livre en préparation, dans lequel il est notamment question d’une caisse noire auprès de l’Office des phosphates marocain et d’un rapport rédigé par lasociété d’intelligence économique Kroll . L’avocat du palais enregistre discrètement la conversation au moyen d’un smartphone. Mais la retranscription de cet entretien, versée à la procédure judiciaire, comprend de nombreux blancs.

Et puis, brusquement à la trente-quatrième minute de l’enregistrement : Hicham Naciri : « Donc, pour vous… vous êtes dans l’optique d’une transaction, moyennant quoi, vous prenez l’engagement avec Madame Graciet d’oublier, d’oublier de façon absolue de parler de tout ce qui peut toucher de près ou de loin… »

Eric Laurent : inaudible

Hicham Naciri : « Ce n’est pas qu’un engagement moral. Ce serait un engagement contractuel »,

Eric Laurent : « Oui, tout à fait d’accord »

Quelques instants plus tard, l’avocat évoque encore un «arrangement » et demande au journaliste « ce qui l’intéresse ». Puis il évoque la somme de 3000 € ou 3000 dirhams.

Hicham Naciri : « On pourra s’en reparler, je pense qu’on a fait le tour ».

Pas de trace donc dans la retranscription du premier enregistrement d’une proposition de 3 millions € .

Deuxièmerendez-vous

23 août 2015, bar del’hôtel Royal Monceau , Paris L’avocat Hicham Naciri, Eric Laurent

Hicham Naciri : « Je pense que c’est important parce que si effectivement on devait avancer, compte tenu du fait qu’on parle quand même de trois millions d’euros… Encore une fois, pour le moment, on ne discute pas du montant »

Eric Laurent : «Oui, oui »

Hicham Naciri : « J’ai transmis à Monsieur Majidi (ndr : secrétaire particulier du roi du Maroc ). Je lui ai dit que ce n’était pas 300 000 mais que c’était 3 millions €. Mon mandat, aujourd’hui, ce n’est pas de discuter de ce montant »

Eric Laurent : « D’accord »

Hicham Naciri : « Mon mandat, c’est : allons jusqu’au bout de la démarche, évaluons l’information, d’accord, et ensuite, si vous voulez, on discute du chiffre, dit l’avocat. Bon, vous m’avez laissé entendre la dernière fois que ce chiffre n’était pas un chiffre définitivement arrêté ».

Eric Laurent : «Non »

Troisième rendez-vous

27 août 2015, à l’hôtel Raphaël , à Paris

L’avocat Hicham Naciri, Eric Laurent, Catherine Graciet.

Hicham Naciri : « Pour récapituler, 2 millions €, c’est votre dernière proposition ? »

Eric Laurent : « Oui »

Hicham Naciri : « Ou c’est 1,5 million, plus les 240 ? »

Eric Laurent : « Non, non, 2 »

Hicham Naciri : « D’accord, on dit un délai que vous devez définir pour le paiement »

Eric Laurent : « A définir, oui » […] soit (à) Singapour ou plus sûrement Hong Kong ».

Eric LAURENT, septembre 2015
Eric LAURENT, septembre 2015 © @Benoit Collombat/RF / @Benoit Collombat/RF

Mais Eric Laurent affirme que lors du premier rendez-vous parisien, c’est l’avocat marocain qui lui tend une perche sur une transaction financière :

Il me dit : « Si vous écrivez un livre sur la famille, franchement, ça nous plait pas beaucoup . » Et petit à petit, il amène l’idée qu’au fond ce serait bon que ce livre ne sorte pas et qu’on pourrait peut-être trouver un accord, une transaction. Je suis dans un état d’esprit assez perplexe. Je me dis : « Jusqu’où va-t-il aller ? » Je suis alors dans un contexte personnel assez compliqué, mes défenses immunitaires professionnelles sont un peu tombées. Je suis un peu anesthésié. Je ne perçois pas les signes d’un piège. Mais je n’y crois pas une seconde, ça me parait totalement délirant. Son intention est très claire, il souhaite obtenir nos sources. Il se dit, au fond, mais ça je l’ai compris après : « Si je maintiens « une carotte très forte », peut-être que je vais les faire céder ".

Selon le Maroc, en revanche, c’est Eric Laurent qui est à l’initiative. Devant les enquêteurs, Hicham Naciri explique que Eric Laurent lui aurait indiqué que les deux journalistes « seraient disposés à ne pas publier cet ouvrage et à ne pas divulguer d’informations nuisibles au Maroc, si l’on parvenait à trouver un accord. » Questionné sur la contrepartie à envisager, le journaliste aurait « lâché trois », sans plus de précisions, ajoute l’avocat, « comprenant qu’il s’agissait de trois millions d’euros. »

Un enregistrement effacé

Ce premier enregistrement a-t-il été trafiqué ? « Non », affirment les autorités marocaines, qui reconnaissent simplement que « le fichier a été travaillé afin d’en améliorer la qualité . »

Mais, là encore, les choses ne sont pas claires : car Hicham Naciri va ensuite transférer son enregistrement d’i-phone sur un ordinateur, puis sur une clé USB. C’est cette clé USB qui va ensuite être remise à la justice française, au moment où le Maroc dépose plainte. Mais l’avocat du royaume ne conserve pas cet enregistrement initial, celui de l’i-phone. D’où la surprise de l’avocat de Catherine Graciet, Eric Moutet :

« Déjà, quand on transfère le son d’un i-phone sur un ordinateur on perd en qualité. Quand on transfère ensuite cet enregistrement d’un ordinateur sur une clé USB on perd encore en définition sonore. Mais ce qui est très surprenant, c’est que l’avocat du Maroc efface de son i-phone ce premier enregistrement, alors que c’est le support de la plainte. La preuve maximale, selon le Maroc. Pourquoi ne pas avoir gardé la source ? C’est hallucinant ! »

Une expertise qui, pour l’instant, ne tranche pas

Une expertise a été menée par lelaboratoire de la police scientifique d’Ecully sur ce fameux enregistrement.

Impossible de savoir s’il y a eu ou non un montage, conclut l’expert :

« L’écoute critique et l’observation du fond sonore ne révèlent pas de trace évidente de montage, par exemple, par couper/coller. Ceci ne suffit pas à prouver qu’il n’y en a pas eu. En effet, un logiciel comme Adobe audition peut réaliser des lissages pour améliorer l’impression de continuité dans un fichier. Autrement dit, il met à disposition de l’utilisateur des outils qui permettent d’effacer des traces de modifications du contenu. »

Des recours en annulation ont été déposés par les avocats des deux journalistes, Eric Moutet et William Bourdon , sur la légalité de ces enregistrements.

La chambre d’instruction de la Cour d’appel de Paris devra se prononcer là-dessus, dans les prochaines semaines.

Quand le Maroc propose de l’argent pour ne pas publier un livre

Ce n’est pas la première fois qu’un livre sur le Maroc suscite la polémique. Vingt-cinq ans avant cette affaire, un ouvrage affole le palais : Notre ami le roi, du journaliste Gilles Perrault.

Gilles Perrault en septembre 2015
Gilles Perrault en septembre 2015 © @Benoit Collombat/RF / @Benoit Collombat/RF

Un véritable brûlot qui dévoile l’envers du décor de la monarchie, sous Hassan II : répression, corruption, torture et prisons secrètes.

Driss Basri, ministre de l'Intérieur d'Hassan II, à Madrid en 1998
Driss Basri, ministre de l'Intérieur d'Hassan II, à Madrid en 1998 © Gustavo Cuevas/EFE/Newscom/MaxPPP / Gustavo Cuevas/EFE/Newscom/MaxPPP

L’enquête doit sortir en septembre 1990, et juste avant sa publication, Hassan II tente « un coup de poker » : il envoie son ministre de l’Intérieur, Driss Basri , comme émissaire auprès du ministre français de l’Intérieur, Pierre Joxe.

Et voilà ce qu’il lui propose, raconte Gilles Perrault :

Driss Basri a dit : « C’est très fâcheux. La parution de ce livre va troubler les relations franco-marocaines. Il ne faut pas que ce livre paraisse. Nous sommes prêts à dédommager l’éditeur et l’auteur ". Pierre Joxe évidemment a répondu : « L’éditeur, c’est Gallimard. C’est un pilier de l’édition française. Je ne vois pas Gallimard se prêter à une négociation de ce genre. Quant à Perrault, il a très mauvais caractère. Ce n’est même pas la peine de lui en parler !" Les Marocains ont proposé entre cinq et six milliards d’anciens francs [près de neufs millions d’euros]. A l’échelle d’un Etat, ce sont des clopinettes ! »

Une fois le livre publié, en France, Hassan II , annule l’année du Maroc en France, en guise de représailles :

Le Monde du 6 octobre 1990
Le Monde du 6 octobre 1990 © RF / RF

Au Maroc, le livre circule « sous le manteau », se souvientGilles Perrault :

[...] "Notre ami le roi" était photocopié clandestinement. On l’avait surnommé : « le livre 24 heures »,car lorsque les gens se prêtaient le livre, ils disaient : « Tu le lis en 24 heures, parce qu’il y a une longue liste d’attente ! » Mais au Maroc, il y a une proportion considérable d’illettrés. Des militants ont alors enregistré mon livre sur des cassettes, en arabe dialectale. Des centaines de cassettes ont circulé. Ça a fait le tour du Maroc. Du coup, mon livre n’a pas seulement touché les cercles élitistes de Rabat ou les milieux d’affaires. Pour le pouvoir marocain, le vrai danger ce ne sont pas les mots, mais l’image et le son.

Interdit de tournage

En février 2015, une équipe française de télévision est arrêtée par les autorités marocaines. Les journalistes travaillent sur un documentaire sur le roi du Maroc, pourFrance 3 . Le Maroc ne leur donne pas d’autorisation de tournage. L’équipe se rend quand même sur place. Ils sont suivis par les policiers marocains, et finissent par se réfugier dans une association de défense des droits de l’homme. La police marocaine intervient et saisit tout leur matériel, raconte le journaliste Jean-Louis Perez .:

[...] Les policiers ont cassé la grille de l’entrée. Des militants ont tenté de faire barrage de leur corps. En vain. Les policiers nous ont dit qu’on était en état d’arrestation, sous le coup d’un mandat d’expulsion. Ils ont saisi tout notre matériel : caméra, lumière, ordinateur, disque dur, téléphones… J’avais un téléphone marocain pour travailler sur place et puis j’avais mon téléphone français : un smartphone, avec mes contacts, quelques mails téléchargés et mon agenda.

Dans l’agenda du journaliste, se trouve notamment le nom… deCatherine Graciet. La journaliste, co-auteure du Roi prédateur , est associée, au documentaire, en cours de réalisation.

Selon Luc Hermann de la société de production « Premières lignes » , Catherine Graciet a été :

rémunérée, comme consultante, pour ouvrir son carnet d’adresses, mais elle n’a pas écrit le documentaire. En accord avec France 3, nous avons décidé d’intégrer à notre documentaire ce qui s’est passé, par la suite, entre le royaume et Eric Laurent et Catherine Graciet.

Echapper aux filatures

Un journaliste français connait bien le Maroc, c’est Joseph Tual

Joseph Tual, septembre 2015
Joseph Tual, septembre 2015 © @Benoit Collombat/RF / @Benoit Collombat/RF

C’est LE spécialiste del’affaire Ben Barka - l’opposant marocain enlevé en plein Paris, le 29 octobre 1965 - sur France 3, qui vient de diffuser une contre-enquête éclairante sur le sujet.

Le journaliste a notamment révélé l’existence de certaines prisons secrètes au Maroc, commele « PF3 » (Point fixe 3), situé dans un quartier résidentiel de Rabat . Un lieu particulièrement dérangeant pour le pouvoir marocain, où était torturés, tués et enterrés de nombreux opposants marocains. C’est un peu « la boite de Pandore » de la monarchie marocaine. Mais pour filmer ce lieu ultra-sensible, Joseph Tual a dû ruser pour échapper aux filatures :

Les marocains ont mis le paquet : j’avais à mes trousses plusieurs voitures, une moto… Une surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Au total : une soixantaine de personnes étaient mobilisés. L’objectif, c’était de me faire peur, m’impressionner et tenter de dissuader les personnes que je devais rencontrer de me voir et d’être filmées. Lorsque j’ai réussi à filmer, pour la première, fois le PF3, c’était de façon totalement clandestine. J’ai dû faire une « rupture de filature ». Je me suis caché dans un coffre de voiture pour échapper aux policiers. Ma voiture de location a été entièrement désossée par les services marocains. Mes bagages sont fouillés. On me fait même redescendre de mon avion quand je quitte le Maroc.

Depuis 2001, Joseph Tual n’a plus obtenu d’autorisation pour venir travailler au Maroc.

L’asphyxie économique : « l’arme fatale » du Maroc

Difficile aussi pour les journalistes marocains d’enquêter sur place.Aboubakr Jamaï l’a payé au prix fort. Ce journaliste respecté a longtemps été directeur de l’hebdomadaire «Le Journal. » En 2007, il doit quitter le Maroc pour la France, contraint et forcé. Il est condamné à payer 250 000 euros dans un procès en diffamation :

Le harcèlement judiciaire est l’un des outils utilisés dans « la boite à répression » du Maroc. C’est d’autant plus simple que la justice est aux ordres. En fait, l’outil fatal c’est l’asphyxie économique des journaux, par le boycott des annonceurs publicitaires. Le roi est un homme riche qui possède un certain nombre d’entreprises qui jouent un rôle important sur le marché publicitaire. Il y a ensuite les entreprises d’Etat, qui jouent un rôle très important. Mais aussi les grandes entreprises privées qui travaillent avec l’Etat. Et puis, toutes les entreprises qui ne veulent pas se fâcher avec le régime marocain. Il suffit qu’un « signal » soit envoyé, et votre mort est programmée ! Depuis l’arrivée au pouvoir de Mohamed VI, la situation de la presse s’est dégradée. Pire que sous Hassan II !

En fait, selon le journaliste français Eric Le Braz qui a travaillé au Maroc de 2009 à 2013 :

« Il y a trois lignes rouges qu’il ne faut pas franchir, correspondant à la devise du Maroc : «Dieu, la patrie, le roi. »

Le dernier combat du boxeur

A 35 ans, Zakaria Moumni est devenu « la bête noire » du régime marocain. Ce champion du monde dekick-boxing s’appuie sur un décret royal pour réclame publiquement un poste de conseiller auprès du ministre marocain des sports.

Zakaria Moumni, septembre 2015
Zakaria Moumni, septembre 2015 © @Benoit Collombat/RF / @Benoit Collombat/RF

C’est le début de ses ennuis. En septembre 2010, Zakaria Moumni est enlevé, puis torturé pendant quatre jours, au Maroc. Le boxeur affirme que le tout puissant patron du contre-espionnage marocain , Abdellattif Hammouchi, faisait alors partie de ses tortionnaires. Il est ensuite condamné pour escroquerie lors d’un procès expéditif et passe 17 mois en prison. Mais l’homme s’obstine et demande à voir le roi Mohamed VI. Pour étouffer l’affaire, affirme Zakaria Moumni, le royaume lui aurait alors fait une « belle proposition » :

L’émissaire du roi m’a proposé jusqu’à deux millions d’euros pour monter un club de sport à Paris. En échange, je ne devais pas porter plainte contre le Maroc. Ensuite, le ministre de l’Intérieur m’a dit qu’il était mandaté par le roi : la mise est alors montée jusqu’à cinq, six millions d’euros ! Ils voulaient m’acheter. J’ai refusé. Moi, on ne m’achète pas.

Finalement, en février 2014, Zakaria Moumni dépose plainte pour torture, en France. Ses ennuis redoublent d’intensité :

On m’a envoyé des photos à caractère pornographique sur mon portable pour tenter de me faire chanter. On me voit allongé, en train de tenir mon sexe. C’est un photomontage Le même jour, quelqu’un est venu sonner à mon interphone, vers 22 heures. Il m’a parlé en arabe, en me disant : « Tu as compris le message ? Si tu ne retires pas tes plaintes, tu vas subir des représailles. On va rendre public des vidéos. » Ils ont pensé qu’ils pouvaient m’impressionner !

Zakaria Moumni reçoit également des menaces sur Facebook :

Captures d'écran des messages reçus par Zakaria Moumni sur son Face Book
Captures d'écran des messages reçus par Zakaria Moumni sur son Face Book © @Benoit Collombat/RF / @Benoit Collombat/RF

Le boxeur a déposé plainte pour «menaces, intimidations et atteinte à l’intimité de la vie privée ». Du côté du royaume marocain, on dément les accusations de Zakaria Moumni. Une plainte en dénonciation calomnieuse a été déposée contre lui. Selon l’avocat du palais,Ralph Boussier :

Zakaria Mouni est un habitué des propos non contrôlés et dénués de tout fondement. Il a été condamné pour escroquerie par la justice marocaine. Il n’a pas de preuves à l’appui de ses affirmations. C’est au contraire le royaume du Maroc qui a subit ses différents assauts, car il espérait quatre ou cinq millions d’euros pour une salle de sport, à Paris.

Zacharia Moumni vient de publier un livre, « L’homme qui voulait parler au roi » , dans lequel il raconte son histoire.

Un « polar » prophétique

L’affaire est étrange. Trois mois avant « l’affaire » du chantage présumé, l’auteur d’un « polar à clés » raconte une histoire assez proche. Sous la plume de Guillaume Jobin, Eric Laurent (alias « Patrick Allibert ») et Catherine Graciet (alias « Corinne Henriot ») deviennent les personnages peu recommandables d’un roman d’espionnage intitulé « Route des Zaërs »

Guillaume Jobin évoque notamment un manuscrit (« une critique sur la Monarchie ») d’Eric Laurent/« Patrick Allibert » qui aurait été racheté « en douce » par « un cadre du Palais ». Un épisode que Guillaume Jobin dit tenir d’une « source marocaine officielle ». Eric Laurent dément catégoriquement cet épisode :

Je suis consterné par la médiocrité de cette attaque, totalement inexacte. Je suis presque obligé d’en rire. Au Maroc, tous les courtisans ou les proches du palais sont tenus. Si j’avais fait ça, il y aurait des traces, des lettres. Et bien qu’on les sorte ! Tout ça, ce sont des rumeurs. Je m’interroge sur « le timing » de la publication de ce livre, en mai 2015, au moment même où nous sommes en train de travailler sur notre enquête… Peut-être que notre travail était déjà éventé.

Dans son livre, Guillaume Jobin s’inspire également de l’arrestation des journalistes français au Maroc, en février 2015… en faisant le lien (pas connue, à l’époque) avec Catherine Graciet alias « Corinne Henriot. » Il nous explique avoir fait le lien grâce à une simple recherche sur internet et à l’aide d’une « stagiaire journaliste ».

«Il y a deux tiers de réalité, un tiers de fiction », nous explique, un brin énigmatique, l’auteur du livre, qui se défend d’être proche du pouvoir marocain. « Je vis de mon salaire de président de l’Ecole supérieure de journalisme de Paris (ndr : qui a des antennes au Maroc) », explique Guillaume Jobin qui vit entre la France et le Maroc.

L’anti « roi prédateur », livre officiel du royaume

Des livres sur le Maroc : de l'enquête à l'hagiographie
Des livres sur le Maroc : de l'enquête à l'hagiographie © Radio France / RF

Le royaume du Maroc s’est trouvé un avocat particulièrement zélé. Jean-Claude Martinez , ancien député et vice-président duFront national . Longtemps proche de Driss Basri , l’ancien ministre de l’Intérieur d’Hassan II , ce professeur de droit public a notamment participé à la réforme fiscale marocaine.

En mai dernier, Jean-Claude Martinez (qui partage son temps entre la France et le Maroc) publie un livre à la gloire du régime : Mohamed VI. Le roi stabilisateur . Il s'explique :

Quand le livre « Le roi prédateur » a été publié, je me suis dit : « Bon, là, ça commence à bien faire ! . Il faut que je réponde. Les Français et les européens sont irresponsables, avec leur délire « droit de l’hommiste ». On est en train de déstabiliser le seul grand Etat solide de la région. Le miracle tient à la monarchie. C’est le dernier barrage. Si on le fait sauter, et qu’on déstabilise le royaume, à quelques kilomètres de l’Europe, il va y avoir un déferlement migratoire par le détroit de Gibraltar. Et on ne maitrisera plus rien !

S’il se défend de servir de « caution » au régime marocain et dément avoir été payé par le royaume pour écrire son livre, Jean-Claude Martinez assume parfaitement l’utilisation qui en est faite par le palais.

Au Maroc, c’est devenu le livre officiel. Il est partout : sur le site du royaume, dans les ministères, les aéroports… On en a même parlé deux fois vingt minutes au journal de 20 heures marocain !

Selon son auteur, le livre s’est vendu à 7 500 exemplaires en France. Au Maroc, 10 000 exemplaires ont été écoulés… ou plutôt « commandés » par le royaume.

France-Maroc : de la rupture à la réconciliation

François Hollande et Mohammed VI le 20 septembre 2015 à Tanger
François Hollande et Mohammed VI le 20 septembre 2015 à Tanger © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA / Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Le 20 février 2014, soit quelques jours après la plainte déposée par le boxeur franco-marocain Zakaria Moumni pour « torture » et « complicité de torture » à l’encontre dAbdellatif Hammouchi, le patron du renseignement marocain, quatre policiers français se présentent à la résidence de l’ambassadeur du Maroc à Neuilly sur Seine pour notifier à Hammouchi, de passage en France, une demande d’audition de la justice française en vertu du principe de compétence universelle.

Le Maroc furieux suspend sine die l’accord de coopération judiciaire . La France se retrouve très embarrassée : cette suspension entrave aussi la coopération antiterroriste avec le Maroc un allié incontournable dans la région….

En janvier 2015, c’est la fin de la brouille diplomatique, après que la France amodifié la convention d’entraide judiciaire entre les deux pays. Dorénavant, les plaintes déposées en France seront « prioritairement » renvoyées vers Rabat ou clôturées. En plus clair : c’est l’enterrement par la justice française des affaires politiquement sensibles pour le Maroc, au grand dam des ONG.

Un mois plus tard, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve , proposait la promotion d’Abdellatif Hammouchi au rang d’officier de la Légion d’Honneur …..

Les liens

Deux journalistes français accusés de chantage par Mohammed VI, France Inter 28 août 2015

"Notre Voisin le Roi", dans l'émission de France Inter "Comme un bruit qui court", 7 mars 2015

Les références
L'équipe
  • Benoît CollombatJournaliste à la Direction des Enquêtes et de l'Investigation de Radio France
(ré)écouter L'enquête Voir plus
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.