Que cherche vraiment Patrick Drahi ? Comment a-t-il bâti son empire ? Son modèle est-il viable ? Une enquête de Benoît Collombat.

Patrick Drahi, Altice réception polytechnique
Patrick Drahi, Altice réception polytechnique © Maxppp / Vincent Isore

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En l’espace de quelques années, Patrick Drahi est devenu l’un des hommes les plus puissants de France. Au prix d’un endettement colossal, il est aujourd’hui à la tête d’un véritable empire composé de nombreux réseaux câblés, de l’opérateur SFR, et de plusieurs journaux dont L’Express et Libération.

Un homme d’affaires loin des projecteurs

  • Dans le cercle fermé des milliardaires

Patrick Drahi a 53 ans. Il est né au Maroc, à Casablanca. Sa famille s’est installée en France, dans les années 1970. Il est le patron d’un groupe qui s’appelle Altice, un groupe de 55 000 salariés dans le monde, pour un chiffre d’affaire de 25 milliards d’euros. L’homme est un nouveau venu dans le cercle fermé des milliardaires français. C’est la 9ème fortune de France, juste devant Vincent Bolloré, selon le dernier classement du magazine Challenges. Patrick Drahi a un modèle : le milliardaire John Malone, grand manitou des câblo-opérateurs américains.

Altice Média, entrée actuelle du siège
Altice Média, entrée actuelle du siège © Radio France / Benoît Collombat
  • Les deux versants de l’empire Drahi

Son groupe repose sur deux piliers : d’un côté, il possède des réseaux câblés ou de téléphonie mobile. En France : Numéricable et SFR.. Patrick Drahi possède d’autres réseaux : en Belgique, au Portugal, aux Antilles, en République Dominicaine et même aux États-Unis. L’autre versant de cet « empire », c’est la presse : Altice détient notamment L’Express, L’Expansion, L’Etudiant, Libération, BFMTV, RMC ou encore I24, qui est une chaine d’information continue israélienne. Si Patrick Drahi pèse donc très lourd, il est pourtant plutôt discret… discret dans sa vie privée : marié, quatre enfants. Discret aussi dans les affaires. Voici ce que Bernard-Henri Levy disait de lui lors d’une remise de prix (le prix de l’Université de Jérusalem), à Paris en mars 2015.

Ce qui me plait c’est qu’on ne sait presque rien de vous, à cette époque de tout puissant visible, où la visibilité est devenue l’une des valeurs suprêmes de cette époque un peu folle. Un homme secret.

Si Patrick Drahi fuit les projecteurs, cela ne l’empêche pas d’avoir un train de vie très confortable. Pour en prendre la mesure, il faut se rendre en Suisse.

  • « Colline dorée » en Suisse

Luigino Canal, économiste et journaliste dans les enquêtes et les investigations fait, depuis 16 ans, la liste des 300 plus grandes fortunes de Suisse pour le magazineBilan.

Depuis 3 ou 4 ans, Patrick Drahi fait partie de notre liste des plus grandes fortunes de Suisse, avec 3 de ses collaborateurs ou actionnaires. Patrick Drahi a investi entre 100 et 150 millions d’euros dans l’immobilier sur Genève et Zermatt.

Patrick Drahi s’est donc constitué un important patrimoine immobilier en Suisse. Il est fiscalement domicilié dans la commune de Zermatt, dans le canton du Valais. Un statut fiscal extrêmement avantageux, puisqu’il permet de n’être imposé que sur la moyenne des dépenses effectuées dans la commune ! L’avocat fiscaliste, Jean-Philippe Delsol nous donne le mode d’emploi.

Quand on est au forfait en Suisse, cela veut dire qu’il ne peut pas avoir de revenus en Suisse, mais qu’il peut en avoir partout dans le monde sans que cela nuise à son statut fiscal.

A cela, Patrick Drahi répond qu’il n’y a rien d’illégal. C’est ce qu’il dit devant la Commission des affaires économiques du Sénat, le 8 juin dernier.

Quelqu’un qui habite en France et qui a un compte en Suisse, c’est de la fraude fiscale. Quelqu’un qui habite n’importe où dans le monde et qui optimise sa fiscalité, c’est quelqu’un de malin.

  • Coup de foudre pour Israël

Son deuxième port d’attache, c’est Tel-Aviv. Patrick Drahi s’est découvert assez récemment un attachement à Israël. Il y est allé pour la première fois en 2009, et il s’est rapidement installé dans la plus belle tour de la ville, raconte Gilles Fontaine, journaliste au magazine Challenges.

Il a eu un coup de foudre pour Tel-Aviv. Il s’est installé dans la plus belle tour de la ville, la tour Rothschild. Il s’est senti complètement concerné par ce qui se passe en Israël.

Tellement concerné qu’en 2012, Patrick Drahi prend la double nationalité franco-israélienne. Depuis, il finance, à titre personnel, un centre de recherche sur le cerveau, qui dépend de l’université de Jérusalem. Voilà donc où vit Patrick Drahi lorsqu’il ne sillonne pas la planète dans son jet privé.

  • L’homme qui jongle avec les chiffres

Lui-même raconte qu’à Casablanca, il aidait ses parents à corriger leurs copies de mathématique. La « bosse » des maths, il la cultive pendant ses études : Math sup, Math spé, Polytechnique. Dans les affaires, Patrick Drahi sait parfaitement jongler avec les chiffres explique encore Gilles Fontaine.

Quand il arrive dans une réunion, il a tous les chiffres en tête. Il n’a pas besoin d’avoir les piles de dossiers et trois assistants. C’est la grande force d'Altice : la rapidité d’exécution.

Pour prendre ses décisions, Patrick Drahi n’aime donc pas que ça traîne. Il l’a lui-même expliqué, en mai 2015, devant la Commission économique de l’Assemblée nationale.

Ça ne sert à rien de faire des réunions à l’issue desquelles la décision, c’est de faire une autre réunion. Moi, quand je fais une réunion, je décide tout de suite.

  • Dans les tuyaux de la finance

Patrick Drahi s’est entouré de fins connaisseurs de la finance comme Dexter Goï, son numéro deux, venu de la banque d’affaire Morgan Stanley. Son nom est ressorti à l’occasion de l’affaire dite des « Panama Papers », à travers la société panaméenne Jenville. Une société utilisée pour « des opérations confidentielles », « de façon légale », « sans aucune incidence fiscale », assure l’entourage de Patrick Drahi. Le signe de sa parfaite connaissance du système, pour l’économiste Benoît Boussemart.

Jenville Panama c’était une opération intéressante pour le secret des affaires ! Il est vraiment au courant de toutes les méthodes pour faire des investissements en toute tranquillité.

  • Une gouvernance bien verrouillée

Patrick Drahi a construit son empire, en veillant à tout contrôler lui-même. Pour s’en rendre compte, il suffit de rentrer dans les coulisses de son groupe Altice, dont le siège est domicilié à Amsterdam. Dans son groupe, Patrick Drahi a tout verrouillé, explique Loïc Dessaint, le directeur général de la société d’analyse financière Proxinvest.

Il a créé une forme de gouvernance nouvelle. Il a réussi à monter un système dans lequel il a tous les pouvoirs. Même si ça se passe mal, il garde tous les pouvoirs.

  • Optimisation fiscale

Il contrôle donc parfaitement le groupe Altice, avec un organigramme financier d'une grande complexité. Le Luxembourg, c’est ce paradis fiscal au cœur de l’Europe, longtemps dirigé par Jean-Claude Juncker, désormais à la tête de la Commission européenne. Dans le cas du groupe Altice, si la holding de tête est à Amsterdam, on trouve également une cascade de sociétés luxembourgeoises. L’économiste Benoît Boussemart a tenté de reconstituer les pièces du puzzle financier.

C’est de l’optimisation fiscale. Il y a 6 niveaux de holdings entre Altice Luxembourg et Numéricable SAS France.

Patrick Drahi possède également une holding personnel dans un autre paradis fiscal : l’île anglo-normande de Guernesay. L’entourage de Patrick Drahi assure ce n’est désormais plus le cas, qu’il s’agit désormais d’une holding personnelle « de droit communautaire ». Mais impossible d’en savoir plus…

La méthode Drahi

  • Des chaines de télé en arabe

L’empire Drahi commence à se construire dans les années 1990. L’homme d’affaires rachète un petit réseau câblé à Cavaillon, dans le Vaucluse. Il y a là une forte population immigrée. Du coup, Patrick Drahi va diffuser des chaines en arabe. Son ex-associé Thierry Pigeon s’en souvient.

Il s’est dit : « il faut offrir à chaque type de population, les chaînes dont ils ont envie ». S’il y a un quartier arabe à Cavaillon, il faut leur offrir des chaînes arabes. Les précédents opérateurs de réseaux câblés n’avaient jamais fait ça.

La construction de l’empire Drahi va se dérouler en deux grandes phases. Il y a d’abord une phase lente : au début des années 2000, Patrick Drahi rachète patiemment des réseaux câblés jusqu’à devenir le numéro un du câble en France avec Numéricable. Entre 2014 et 2015, tout s’accélère. Il rachète coup sur coup : SFR, Virgin Mobile. L’Express, Libération, le groupe BFM-TV / RMC. Puis Portugal Telecom, et les réseaux câblés américains Cablevision et Suddenlink. En à peine deux ans, il débourse ainsi près de 65 milliards de dollars !

  • « Je dors facilement avec 50 milliards de dette »

Pour dénicher une somme pareille, Patrick Drahi emprunte 50 milliards d’euros. Ce qui ne l’affole guère, comme il s’en est expliqué devant le Sénat, en juin dernier.

Je dors beaucoup plus facilement avec 50 milliards de dettes qu’avec les premiers 50 000 francs français de dette que j’ai contractés en 1991.

Pour l’instant, Patrick Drahi peut mettre en avant une valorisation de ses actifs sur les marchés de 70 milliards. Du coup, ses créanciers lui déroulent le tapis rouge, et lui proposent même de s’endetter plus ! Ainsi, pour Portugal Télékom, Patrick Drahi voulait lever 6 milliards de dette. On lui propose d’en lever 60 milliards. Même chose pour SFR : s’il l’avait souhaité, il aurait pu s’endetter à hauteur de 100 milliards ! Ce que confirme Bernard Mourad, ancien de la Banque Morgan Stanley recruté par Patrick Drahi.

Ça ne veut rien dire 50 milliards de dette. Il faut regarder ce qu’il y a en face : des actifs de grande qualité qui génèrent du cash-flow, de la rentabilité.

  • La finance est son amie

Des banquiers qui, jusqu’ici, lui font donc confiance. Il s’agit des principales banques de la place financière : JP Morgan, Bank of America, BNP, la Société Générale, ou encore la Deutsche Bank. En d’autres termes, la finance, c’est « son amie », explique Patrick Drahi aux sénateurs.

Les Français à Londres prêtent de l’argent aux Français qui sont en France. Donc, en fait, le monde de la finance, c’est un beau monde parce qu’il y a beaucoup de Français qui y travaillent…

  • L’art de renégocier sa dette

Cela dit, une dette pareille, il faut bien la rembourser. Comment faire lorsqu’on doit autant d’argent ? Patrick Drahi bénéficie d’abord d’un contexte favorable, avec des taux d’intérêts particulièrement bas. Ensuite, il sait parfaitement renégocier sa dette, à intervalle régulier. Ses prochaines échéances de remboursement ont ainsi été négociées pour 2022-2023. Les banques y trouvent aussi leur compte, explique Christopher Dembick, analyste financier chez Saxo Bank.

Les banques ont intérêt à devenir des banques « conseils » sur la stratégie des entreprises. Dans un sens, elles leur font le cadeau de ne pas rembourser le capital dans l’immédiat.

  • Des banques pieds et poings liés

Une fois ce « cadeau » fait, les banques se lient en quelque sorte les mains. Pour Jean Philippe Delsol, qui préside le centre de recherche économique et fiscale, Patrick Drahi a tellement emprunté que c’est lui, désormais, qui « tient » ses banquiers.

Quand on contracte un petit emprunt, la banque nous tient, mais s’il s’agit d’un gros emprunt, c’est nous qui tenons la banque, parce qu'elle ne peut pas risquer de perdre une somme importante. C’est ce qui se passe avec Monsieur Drahi.

  • « Nettoyer » le « gras »

Pour autant, les banques ne s’engagent pas à l’aveugle. Si elles prêtent, c’est aussi parce qu’elles ont des garanties. Cette garantie, c’est une promesse que leur fait Patrick Drahi. Il s’engage à réduire les frais de fonctionnement des sociétés qu’il reprend, pour dégager des marges qui lui permettront ensuite de rembourser les intérêts. Il n’achète jamais au hasard, confie son ancien associé Thierry Pigeon.

Les sociétés que visent Patrick Drahi sont des sociétés dans lesquelles il y a beaucoup de gras. Quand on veut rentabiliser une société, il faut faire un petit peu de nettoyage pour la faire mieux repartir ensuite.

  • Un redoutable « cost killer »

Patrick Drahi achète donc, puis il « dégraisse », comme le dit ce proche. Et pour « dégraisser », il ne fait pas dans le détail : c’est un redoutable « cost killer », « tueur de coûts ». À SFR, par exemple, il a remercié 55 responsables en 24 heures, et même confisqué la carte de crédit de certains dirigeants. Ce que raconte, à sa façon, Patrick Drahi devant les députés…

En fait, SFR c’était la fille à papa. Elle dépensait, mais ce n’était pas elle qui payait les factures. Sauf que le papa a changé. Et moi, ma fille ne fait pas comme ça.

Gilles Tanguy, du magazine Capital, raconte ce qui s’est passé lorsque Patrick Drahi a pris le contrôle de SFR.

Il a supprimé l’arrosage des pots de fleurs et diminué les cadences de passage du personnel de ménage. Ça lui permet d’augmenter sa marge. Ce qui est terrible, c’est qu’il est de plus en plus imité.

  • Suppressions de postes

Patrick Drahi ne rogne pas seulement sur les frais de fonctionnement. Partout où il passe, l’homme d’affaires supprime des postes : 1 139 à Numéricable, 3 400 chez son opérateur Hot en Israël. Et même à SFR, où un plan de 5000 suppressions d’emplois a été adopté cet été. Des emplois que le délégué CFDT, Xavier Courtillat, a vu disparaitre au fil des mois.

SFR a perdu 450 postes, soit sous forme de licenciement, soit le plus généralement sous forme de démission. Il faut se poser la question : pourquoi toutes ces démissions ?

  • Des fournisseurs pris à la gorge

Altice met aussi la pression sur les fournisseurs. Lorsque le groupe Drahi rachète une société, il bloque souvent le règlement des factures, exigeant parfois des réductions de près de 30 %. Ainsi, lors du rachat de SFR par Altice, beaucoup de fournisseurs « pris à la gorge », se sont retournés vers leur syndicat professionnel dirigé par Guy Mamou-Mani.

Personne n’était payé ! J’ai donc saisi la médiation de la sous-traitance. Et dans les 3 mois qui ont suivi, Altice a payé tout le monde.

Des méthodes que Patrick Drahi assume parfaitement. Voilà ce qu’il répondait l’an dernier aux députés qui l’interrogeaient sur le sujet :

Si vous faites venir un peintre pour 10 000 francs, mais que vous savez que son travail coûte 5000, vous n’allez pas dépenser 10 000.

  • Une amende de 15 millions d’euros

Si Patrick Drahi justifie ses méthodes très « musclées » au plan commercial, il arrive tout de même qu’il soit, parfois, sanctionné. C’est ce qui s’est passé à l’île de la Réunion. Lors du rachat de SFR, Altice s’était engagé à revendre un réseau de téléphonie mobile qu’il possédait là-bas, parce qu’avec deux réseaux, il aurait été en position dominante. Mais avant de se séparer de son opérateur local, Altice a augmenté ses tarifs de 17… à 70 % ! Autrement dit : il a visiblement cherché à faire fuir ses clients avant de céder son réseau à quelqu’un d’autre. Ce que n’a pas laissé passer l’autorité de la concurrence. Son vice-président Thierry Dahan lui a infligé une amende de 15 millions d’euros.

Ce qui était totalement inédit, voire choquant, pour les enquêteurs, c’est qu’il avait augmenté de manière très importante les abonnements pour ceux qui étaient déjà clients afin d’handicaper son futur concurrent.

Deux autres enquêtes sont en cours. L’autorité de la concurrence enquête pour savoir s’il n’y a pas eu une entente avant la fusion entre SFR et Numéricable. Elle cherche également à savoir si Numéricable n’a pas volontairement ralenti son plan de déploiement de la fibre optique dans certaines zones, pour mettre des bâtons dans les roues à son concurrent, Bouygues, qui devait utiliser ce réseau.

Un empire de presse

  • Quel contenu dans les tuyaux ?

Rapprocher le contenu (les médias) et « les tuyaux » (le câblo-opérateur) : telle est la stratégie adoptée par Patrick Drahi. Le pôle média du groupe a d’ailleurs été placé sous la coupe de l’entité SFR-Numéricable. Un « modèle économique » que Patrick Drahi a défendu devant le Sénat.

Je suis très fier de ce que j’ai fait pour la presse. J'ai trouvé un modèle économique pour l’ensemble des médias.

A quoi est censé ressembler ce « nouveau modèle » ? Bernard Mourad, vice-président de SFR-Presse, répond :

C’est associer la puissance de distribution des télécoms pour augmenter l’audience numérique des médias papiers. Avec de nouvelles sources de revenus pour les médias. Tout le monde y gagne.

Une analyse contestée par Julia Cagé, professeur d’économie à Sciences Po Paris.

Patrick Drahi arrive dans les entreprises de presse comme dans les télécoms, avec la même stratégie : couper dans les coûts. Sauf que dans un journal, couper dans les coûts revient à couper dans la qualité de l’information.

  • « On fait le journal qu’on peut faire, pas qu’on veut faire »

« Couper dans les coûts », c’est ce qui s’est passé par exemple à Libération, avec plus d’un tiers de postes supprimés et des conséquences sur la façon de traiter l’actualité. C’est ce qui inquiète le président de la Société des journalistes et du personnel de Libération, Lilian Alemagna.

On a supprimé les correspondants titulaires à Marseille, à Lyon et à Toulouse, donc on travaille avec des pigistes. On a supprimé le correspondant en Chine. On doit se débrouiller.

Johan Hufnagel, le directeur délégué du journal, résume la situation en une formule.

On fait le journal qu’on peut faire et pas qu’on veut faire. Drahi nous propose de réfléchir comme un entrepreneur : « Mettez-vous à zéro, et ensuite on pourra réinvestir ».

Une stratégie approuvée par le directeur de la rédaction de Libération, Laurent Joffrin.

Libération perdait 9 millions d’euros, pour un chiffre d’affaire de 40 millions. Que ce soit Drahi, Durant, Dupont ou Tartempion, vous êtes bien obligé de redimensionner votre outil de production.

Pour l’instant, ce réinvestissement se fait toujours attendre... Et les projets sont essentiellement concentrés sur le numérique.

  • « Nous avons atteint l’os ! »

Autre rachat spectaculaire : celui de l’hebdomadaire L’Express, qui appartenait au groupe belge Roularta, propriétaire de nombreux titres comme L’Etudiant ou Point de vue. Là encore, le nombre de journalistes a chuté de manière spectaculaire. Jacques Trentesaux, qui vient de quitter le journal après 13 ans à L’Express, peut en témoigner.

On est passé de 66 à 40 plumes. On ne peut plus faire le même journal ! Pour le groupe L’Express (ex-Roularta), cela représente 240 personnes parties en un an, quasiment le tiers des effectifs.

Une compression des coûts qui a, une nouvelle fois, des conséquences sur les fournisseurs, ce dont témoigne Jacques Trenteseaux.

Chaque jour permet d’économiser de la trésorerie. Une petite agence de photo a dû déposer le bilan parce qu’elle avait des impayés de plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Face à cette situation, certains journalistes sonnent l’alarme, comme Vincent Hugeux, grand reporter à L'Express depuis 26 ans.

L’Express aujourd’hui est une sorte de miracle hebdomadaire. Cela ne pourra pas durer éternellement, s’il n’y pas de réinvestissement. Nous avons atteint l’os. On peut ne pas survivre à une saignée. »

En revanche, pour le directeur de la rédaction de L’Express, Christophe Barbier, on peut faire aussi bien, avec moins de moyens.

Ce n’est pas du cost-killing. Nous avons fait une révolution ! Ce sont des moyens réduits, mais autrement distribués.

  • Voyage organisé en Israël

Autre média qui fait partie de l’empire Drahi : la chaine toute info israélienne (qui pour l’instant n’émet pas en Israël), I 24. Le 22 mai 2016, le Premier ministre Manuel Valls était interviewé sur la chaine I 24 par un panel de journalistes du groupe Altice.

L’homme d’affaires entretient un lien particulier avec ce pays. Début 2015, Patrick Drahi organise même un voyage en Israël pendant 48 heures, avec une équipe de Libération. Le numéro deux du journal Johan Hufnagel y était.

Nous avons visité I 24 sur le port de Jaffa et rencontré Shimon Peres. Puis nous avons dîné avec Patrick Drahi dans le cœur battant de Tel Aviv. Il voulait nous montrer son premier investissement dans les médias.

Mais jusqu’ici I 24 n’a pas vraiment convaincu, comme l’a constaté le correspondant de Radio France à Jérusalem, Etienne Monin.

La chaine manque de moyens. Elle a intériorisé le point de vue israélien dominant. Et s’est coupée des territoires palestiniens, dans lesquels il n’y a pas de correspondants. »

  • « Un robinet d’eau tiède de la mondialisation vue d’Israël »

Le journaliste Jean Stern considère que, derrière cette chaine, il y a une stratégie d’influence vis-à-vis du pouvoir israélien. Il a enquêté pour le site Orient 21.

I 24 c’est au fond une espèce de robinet d’eau tiède de la mondialisation vue d’Israël. Israël est présenté comme un pays formidable ; une espèce d’Eldorado, un univers idéalisé qui correspond à un élément central de la propagande israélienne.

Une analyse totalement contestée par le communiquant de Patrick Drahi qui parle de « caricature insultante pour les journalistes d’I 24 » et de « faux procès ». « Patrick Drahi, première fortune d’Israël, n’a pas besoin de la chaine pour asseoir son influence », indique l’entourage de l’homme d’affaires.

  • Des politiques « retournés » par Drahi

Ce qui est sûr, c’est qu’en Israël comme en France, l’attitude des hommes politiques a radicalement changé vis-à-vis de Patrick Drahi. Voici ce que disait de lui, Arnaud Montebourg, alors ministre du redressement productif, le 14 mars 2014.

Numéricable a une holding au Luxembourg. Son entreprise est cotée à la Bourse d’Amsterdam. Sa participation personnelle est à Guernesay dans un paradis fiscal de sa Majesté la Reine d’Angleterre. Il va falloir que Monsieur Drahi rapatrie l’ensemble de ses biens à Paris !

Le ministre Montebourg avait alors « des questions fiscales » à poser à Patrick Drahi. Il faut dire qu’à l’époque des déclarations tonitruantes du ministre, l’Etat soutenait Bouygues pour racheter SFR… contre Patrick Drahi. Mais finalement c’est lui qui remporte la mise. Depuis, tout s’est arrangé. Arnaud Montebourg, et beaucoup d’autres ont complètement changé leur regard sur Patrick Drahi…

  • Il faut sauver « le soldat Libé »

D’autant qu’au même moment, Patrick Drahi rachète Libération. Avec quelles motivations ? Selon l’homme d’affaires, il s’agit d’un simple hasard. La journaliste de Libération, spécialiste des télécommunications, lui aurait alors mis la puce à l’oreille.

(Elle) me dit : « Vous allez dépenser 14 milliards pour acheter SFR, alors qu’il suffirait de 14 millions pour sauver Libération. » J’ai répondu : « Prenons le dossier. Si nous pouvons sauver un titre, on fera quelque chose de bien. »

Les choses sont sans doute un peu plus complexes. Certains messages politiques ont également pu être transmis par l’exécutif. François Hollande : « C’est bien ce que vous faites pour Libération ! ». Ce que ne dément pas le directeur de la rédaction de Libération, Laurent Joffrin, très proche de François Hollande.

Je pense que Hollande était sensible au fait que si Drahi n’avait pas repris le journal, il se retrouvait en liquidation, en faillite, ou il était repris par le groupe Le Monde.

De son côté, l’entourage de Drahi dément le moindre parasitage politique, juste un satisfecit élyséen après la reprise du journal. La reprise de Libération s’est opérée en mars 2014. Ce n’est qu’en juin (donc trois mois plus tard) qu’une réunion a bien eu lieu entre Patrick Drahi et le secrétaire général de l’Elysée, Jean-Pierre Jouyet, accompagné de son bras droit de l’époque. C’est à l’occasion de ce rendez-vous à l’Elysée que François Hollande serait rapidement passé en disant : « C’est bien ce que vous faites pour Libération ! », indiquent les proches de Patrick Drahi

  • « Quand vous avez un journal, on vous prend au téléphone »

Depuis qu’il est devenu propriétaire de médias, le statut de Patrick Drahi a donc changé pour le pouvoir politique, et comme l’explique Laurent Joffrin, maintenant on l’écoute différemment.

Quand vous êtes industriel et que vous avez un journal, on vous prend au téléphone. Les hommes politiques sont sensibles à ce qui se passe dans les médias.

Tout cela peut également servir vis-à-vis des banques, surtout quand on est très endetté comme Patrick Drahi. C’est ce qu’explique le journaliste Richard Sénéjoux qui va publier prochainement une enquête sur « les nouveaux empires des médias. »

S’il y a un risque de banqueroute, et que Libération et L’Express sont concernés, le pouvoir politique est sans doute prêt à passer un petit coup de fil pour faire comprendre à une banque qu’il faut accorder une ligne de crédit supplémentaire.

  • S’acheter de l’influence politique

Le fait d’apparaître comme incontournable médiatiquement permet également à Patrick Drahi de mieux défendre ses intérêts, estime également l’économiste Julia Cagé, auteur du livre « Sauver les médias », aux éditions du Seuil.

Peu importe pour Patrick Drahi que le président de la République soit de droite ou de gauche. Ce qu’il veut éviter à tout prix, c’est la régulation par l’Etat du secteur des télécoms. Il veut s’acheter de l’influence politique pour s’ouvrir des portes et se garantir des profits dans le secteur des télécommunications. »

  • Des médias sous contrôle

Derrière la figure emblématique de Patrick Drahi, tout le paysage médiatique est en train de se recomposer. Vincent Bolloré, François Pinault, Bernard Arnault, Martin Bouygues, Arnaud Lagardère, Mathieu Pigasse, Xavier Niel… Une dizaine d’hommes d’affaires et de financiers contrôlent désormais les médias. Une réelle inquiétude démocratique, estime Julia Cagé.

Ma définition de la démocratie, c’est : un homme informé, une voix. Si comme citoyen français on n’a plus accès à une information de qualité, on ne peut plus vraiment voter. Ce qui se passe du côté des médias en France est aujourd’hui vraiment inquiétant pour la démocratie.

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